Brésil : le moment est venu pour le PT de faire son autocritique

par Saturnino Braga, 25/5/2016.Traduit par Jacques Boutard, édité par Fausto Giudice, Tlaxcala. Original: Autocrítica

Le moment est venu pour le PT de faire son autocritique. On ne pourra jamais lui contester le mérite d’avoir fait connaître à la Nation brésilienne d’importantes avancées au cours des treize années où il a exercé le pouvoir : la redistribution du revenu national, l’augmentation sans précédent des salaires , la multiplication des université à l’intérieur du pays, celle des écoles techniques, et une nouvelle ouverture sur l’arène internationale, l’adhésion aux BRICS et à l’ Union des nations sud-américaines (UNASUR/UNASUL), qui a donné au Brésil une place sur la scène internationale qu’il n’avait jamais eue auparavant. De plus, il a donné à la police et à la Justice une totale liberté pour combattre la corruption et démanteler les gangs, impliquant d’importants dirigeants politiques et chefs d’entreprises, sans aucune restriction ni rétention d’informations, contrairement à une tradition solidement établie. C’étaient ses engagements fondamentaux.

Après avoir fait l’inventaire des succès, il faut faire celui des erreurs. Certaines étaient de nature économique, comme la priorité insuffisante donnée au développement industriel, les trop grands encouragements accordés à la consommation et les crédits accordés trop facilement, menant à un endettement excessif des familles, ou encore la survalorisation du réal favorisée par la vague des exportations des produits de base.

Ce sont des erreurs sérieuses, sans doute. Mais pas aussi graves que les erreurs politiques, qui ont en fin de compte permis le coup d’État, et font courir le risque énorme d’une destruction brutale des conquêtes sociales.

Le PT est né et a grandi sur la base d’une politique nouvelle, exempte des anciennes tares, un parti hautain, qui nous méprisait, nous les combattants historiques du camp de la gauche, les travaillistes, les socialistes et les communistes. Dans sa pureté affichée, il refusait toute alliance avec les autres partis ; il présentait toujours ses propres candidats, pour construire sa base militante. Personnellement, j’ai été la cible de l’intransigeance hargneuse du PT quand il a refusé d’appuyer ma gestion socialiste de la mairie de Rio. Moi-même, au moment le plus aigu de la crise de la faillite, j’en ai été un farouche opposant, au point que j’en suis arrivé à initier une procédure d’expulsion contre deux membres du PT qui faisaient partie de mon équipe administrative : Sérgio Andréa, qui était secrétaire au Développement social, et Chico Alencar, qui occupait un poste important au secrétariat à l’ Éducation.

Brizola1, qui fut lui aussi la cible de sévères critiques de la part du PT, a donné un clair exemple de conscience politique quand, après avoir été battu à quelques voix près par Lula à l’élection de 1990, il a immédiatement réuni le PDT pour soutenir Lula au second tour, sans exprimer le moindre ressentiment, et sans condition.

Après sa troisième défaite à l’élection présidentielle, la direction du PT doit en avoir conclu, étant donnée la nouvelle configuration de l’activité politique déterminée par la domination absolue des marchés dont la conséquence était la marchandisation de tous les aspects de la vie politique, qu’il était nécessaire, voire indispensable, si l’on voulait être réaliste, de jouer le jeu du marché afin d’obtenir de solides financements pour les campagnes électorales à venir.

Tel fut le raisonnement, et telle fut la décision prise et mise en pratique, je suppose, et Lula gagna l’élection suivante, accédant à la dignité de Président de la République. José Dirceu2 fut la grande figure dans la mise en marche de ce processus. Le prix qu’il paie à présent est très élevé, et manifestement injuste en regard des responsabilités de centaines d’autres dirigeants de la politique et de la société brésiliennes, qui ont agi exactement de la même façon. La décision du sinistre juge Moro de lui infliger une peine de 23 ans de prison est particulièrement abjecte.
 
Cela dit, le PT n’a pas gardé sa pureté première et, en élaborant des combinaisons politiques pour exercer le pouvoir, il s’est fourvoyé de plus en plus dans des pratiques de mercantilisme politique. En s’alliant avec des partis rompus à la pratique de la corruption électorale, il a appris à jouer avec les mêmes règles qu’eux, en perdant proressivement toute prudence. Le départ, discret mais significatif, de Frei Betto3 des fonctions qu’il exerçait au Palais fut un premier avertissement dont le PT ne voulut pas tenir compte. Le scandale des « mensualités »4, soldé par le départ du groupe de militants qui fondèrent le PSOL (Parti Socialisme et Liberté) fut une deuxième et dernier avertissement que le PT se refusa encore une fois d’entendre.

Dans le même temps, il faut constater que l’exercice du pouvoir et la volonté de s’y accrocher a aussi conduit le parti à négliger ses liens historiques avec les mouvements sociaux et à lui faire perdre des appuis importants dans la société 5.

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Thérapie de groupe : « Et vous, vous vous sentez comment ? Trahi ou traître ? »

Le résultat de cette imprudence a été le coup d’État qui a frappé la Présidente, qui avait sans doute commis des erreurs, mais qui ne s’était jamais rendue coupable de pratiques illicites, contrairement à beaucoup de ses camarades. Mais il a surtout frappé le Parti des Travailleurs, et en particulier son principal dirigeant , Luiz Inácio Lula da Silva.

Tout cela est très mauvais pour le PT, qui doit maintenant faire son autocritique et se réorganiser face à un avenir incertain. Incertain mais pas désespéré. À l’occasion des élections qui suivront ce triste épisode, il est probable que les chefs d’entreprises qui financent les campagnes des partis politiques se montreront très prudents dans leurs contributions, tandis que les partis qui pourront compter sur une base militante seront avantagés. Et le PT, même durement frappé et démoralisé, a encore au Brésil une base militante plus importante que tout autre parti.

La situation est bien plus grave pour la Nation brésilienne et le peuple brésilien que pour le PT, avec une économie désorganisée par les responsables du coup d’État et menacée de très graves retours en arrière, sous le contrôle de l’Empire du Nord, qui a récupéré sa proie.

NdT

1– Leonel de Moura Brizola (1922-2004) était un homme politique brésilien, lancé en politique par Gétulio Vargas. D’abord membre du Parti Travailliste Brésilien (PTB), il fonda le Parti Démocratique Travailliste (PDT) en 1979.

2-José Dirceu de Oliveira e Silva (1946), président du PT entre 1999 et 2002, chef de cabinet de Lula de 2003 à 2005, a dû démissionner dans le cadre de plusieurs affaires de corruption, dont le scandale des mensualités, pour lequel il a été condamné à plusieurs années de prison. Le 18 mai 2016 le tristement célèbre juge Sergio Moro l’a condamné à 23 ans supplémentaires dans le cadre de l’affaire Lava Jato.

3-Nom ecclésiastique de Carlos Alberto Libânio Christo (1944), moine dominicain, théologien de la libération, écrivain. Il a travaillé pour le gouvernement de Lula dont il était considéré comme « un conseiller spirituel et un mentor ».

4-Le scandales des mensualités, en portugais « Escandalo do mensalão », a secoué le gouvernement brésilien (PT) en 2005. Le terme fait référence à l’accusation de paiement de pots-de-vin à quelques députés en échange de leur vote en faveur des projets de loi du pouvoir exécutif. 

5-Deux parmi les plus connus sont le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra, en français Mouvement des sans-terre (MST), qui milite pour que les paysans brésiliens sans terre disposent de terrains pour pouvoir les cultiver, et le Movimento Passe Livre (MPL), qui défend la gratuité dans les transports en commun.

 

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