Les « gens bien » de Sala Baganza : enquête sur les dessous de l’assassinat de Mohamed Habassi dans la province de Parme

par Annamaria Rivera, 26/7/2016. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Il faut briser le silence, qui s’apparente à une omertà, qui s’est abattu sur l’assassinat horrible du Tunisien  Mohamed Habassi dans la nuit du 9 au 10 mai derniers. Pour cela, Annamaria Rivera est allée enquêter sur les lieux du crime, dans la province italienne de Parme. Les astérisques renvoient aux notes du traducteur.-FG

Manifestation anti-raciste à Parme en mémoire de Mohammed Habassi

C’est par une fin d’après-midi étouffante que je passe au Buddha Bar à Sala Baganza, sur la route provinciale vers Parme. C’ est ici, dans l’établissement géré par Luca Del Vasto, qu’aurait été préparée l’expédition punitive – à six contre un – contre Mohamed Habassi, citoyen tunisien trentenaire. Rappelons que c’est dans la nuit du 9 au 10 mai, que le malheureux a été torturé à mort, dans une maison modeste de Basilicagoiano, dans la commune de Montechiarugolo. Un stand pour la férocité et la cruauté serait C’est le même Del Vasto, initiateur du raid meurtrier, secondé par son vieil ami Alessio Alberici, dessinateur de BD et célébrité locale, qui se serait distingué par sa férocité et sa cruauté. Le raid aurait eu pour but de punir la victime pour le non-paiement du loyer du logement appartenant à la compagnie de Del Vasto.

Luca Del Vasto

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Alessio Alberici

A.Z., de Sala Baganza, avec qui j’ai parlé longuement du crime, m’avait prévenue : « Ici on dirait qu’il ne s’est rien passé : le bar est toujours ouvert et assez fréquenté. » Et pourtant, en arrivant, j’éprouve un certain trouble à voir cinq clients attablés à la terrasse, l’air plus que relax, et, à l’intérieur, un groupe étoffé qui font la claque pour je ne sais quelle équipe de football, devant un grand écran de télévision.

Derrière le comptoir il y a une jeune femme. J’approche pour acheter quelque chose et je lui adresse la parole. « Donc, il est toujours ouvert, le fameux Buddha Bar! », m’exclamé-je, en essayant de modérer le ton sarcastique. Elle ne saisit pas, et me réponde, étonnée : « Fameux ? Et pourquoi? « . « Est-il possible que vous ignoriez – demandé-je – que le gérant de ce bar, peut-être même le propriétaire, est en prison pour meurtre avec préméditation  ? » La barmaid ne sourcille  pas : «Ah, c’est de cette histoire que vous parlez … Ce n’est pas Del Vasto le propriétaire, c’est sa compagne. Et puis lui, c’est est une bonne personne, tout le monde le dit « . Je lui objecte : «Vous pensez qu’on peut qualifier de  bonne personne quelqu’un qui exerce des sévices, qui torture et qui tue ? » Elle minimise : «Qui sait ce qui lui a pris, peut-être un moment de folie. Mais c’était vraiment un brave type.  » Puis elle coupe court : « De toute façon, j’en sais trop rien : je n’ai été embauchée qu’il y a un mois. »

 

 

Indulgence et solidarité

Ce dialogue paradoxal résume bien le climat décrit par A.Z. Selon lui, la plupart des habitants de Sala Baganza sont solidaires ou de toute façon indulgents vis-à-vis de Del Vasto, qui pourtant «clamait à tout vent depuis mois qu’il allait tuer Habassi ». Ce climat de quasi-omertà- qui ne se limite pas à cette commune – est confirmé par de nombreux indices. Tout d’abord, comme je l’ai déjà écrit, par le silence presque unanime des médias nationaux (à l’exception de La Stampa du 12 mai qui a consacré au meurtre un compte-rendu de faits divers signé par Franco Giubilei, mais n’est plus revenue sur l’affaire). Même les commentaires sur la toile qui prévalent sont pour la plupart basés sur la diffamation de la victime, tendant à  l’indulgence envers les bourreaux, pour protéger la bonne réputation de la ville et de sa province et en défense du sacrosaint droit à la propriété privée.

Et à propos de province: Don Vinicio Albanesi* a raison de soutenir – comme il l’a fait après l’assassinat raciste d’Emmanuel Chidi Namdi – que la province est perfide et hypocrite car elle a souvent tendance à banaliser, à minimiser, à couvrir également les milieux les plus corrompus, fascistes ou racistes. Et il y a une certaine analogie entre Fermo et la province de Parme: toutes deux prospères, de sorte que ni le théorème fruste de la «guerre entre les pauvres» ni celui,  déterministe, du «c’est la faute de la crise économique» ne peuvent expliquer la violence inspirée par  le racisme (que le motif raciste soit manifeste ou non). La commune de Sala Baganza, en particulier – qui abrite de nombreuses entreprises métallurgiques et agro-alimentaires – a un revenu moyen qui n’est inférieur qu’à celui de Parme, bien qu’elle compte un peu plus de 5.500 habitants -; et la commune de Montechiarugolo, cadre de l’horrible massacre, figure quatrième place pour la richesse dans la province.

Parfois, en province, c’est justement le réseau de relations de voisinage (tout le monde se connaît et se salue dans la rue) qui fait que l’on tolère et couvre ce qui se cache dans les recoins sombres de la société locale.

On peut rappeler que Sala Baganza a été impliquée, avec d’autres villes de l’Émilie, dans la maxi-enquête judiciaire du parquet de Bologne sur l’infiltration de la ‘Ndrangheta*. Mais, dans la première phase de la procédure, elle a été la première municipalité de la province de Parme à se constituer partie civile, recevant une indemnité de  150  000  €.

Il règne aussi autour du Buddha Bar et de  son gérant – décrit par mes témoins comme agressif, violent et un peu pervers une nébuleuse très trouble : un mélange d’intérêts matériels, de nuits chaudes avec cocaïne et strip-teases, de recours occasionnel à des prostituées, de surveillance attentive par des caméras disséminées un peu partout et utilisées, au besoin, pour intimider et faire du chantage. Mais il y a aussi une affiliation à une santeria* mal comprise, avec ses sacrifices rituels d’animaux afférents.
J’avais déjàeu l’intuition qu’une pratique préalable acquise sur des corps d’animaux pouvait aider à expliquer la méticulosité et l’extrême cruauté de la torture infligée au pauvre Habassi  : la réification, jusqu’au supplice, de corps vivants et vulnérables de non-humains peut être un exercice rendant envisageable et réalisable la chosification d’êtres humains, poussée jusqu’au carnage de leurs corps mêmes. A.Z. me le confirme, et avec de nombreux détails.

C’est un certain Rafael, un santero cubain, qui aurait initié l’entourage de Del Vasto à la « santeria » . Selon A.Z., cette pseudo-santeria était également utilisée comme un instrument de pression et de chantage sur les employées du Buddha Bar, pour qu’elles s’y affilient, ce qui a été confirmé par des anciennes serveuses. L’une d’elles m’a raconté qu’elle avait été forcée, avec deux autres filles, à assister, dans la maison de Del Vasto, à l’égorgement de quatre poulets et trois pigeons: ça aurait dû être le rituel de leur initiation, auquel, cependant, les trois, indignées et secouées, ont refusé de participer, elle-même après avoir vomi de dégoût. Avant le sacrifice, Del Vasto les avait averties que le sacrifice des volatiles ne valait que pour les rites d’initiation. Une fois initiées, elles participeraient à l’immolation de bien d’autres animaux.

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Un détail sonore

Un «détail» rend le contexte encore plus ambigu. Il s’agit du rappeur Nicola Comparato,  alis CumbaRat, auteur et interprète de deux morceaux de pub pour le Buddha Bar (commandés par Del Vasto, peut-on imaginer). Mais il est aussi l’auteur du rap qui est la colonne musicale  de  «Parma Non Ha Paura» (Parme n’a pas peur), un comité  pour la sécurité fondée il y a quelques mois par Luigi Alfieri, un ancien rédacteur du quotidien La Gazzetta di Parma. Le morceau, au titre explicite Parme n’a pas peur, suffirait à  lui seul pour expliquer ce que sont les principaux objectifs politiques du comité. Le thème dominant du rap, en fait, est constitué par les «immigrés»,  ceux qui «pleins d’avantages/ volent à tous les étages », pour citer une des rimes pauvres du morceau.

Comme c’est son style, Alfieri (qui a récemment annoncé son intention de briguer la mairie de Parme) qualifie par euphémisme les paroles de CumbaRat  d’«anti-racisme réaliste». Mais il suffit d’écouter ce rap ainsi que l’obscène Je hais toutes les femmes pour comprendre à quel champion du sexisme, de xénophobie et de vulgarité Alfieri a confié sa pub. Il essaie également de donner à son comité une patine de modération: par exemple, au lieu de patrouilles musclées à la Ligue du Nord, son comité organise des « pique-nique joyeux » ou des « promenades du sourire » dans les zones de «dégradation» et d’« insécurité ».

L’opération politique de détournement, effectuée par Luigi Alfieri par rapport au meurtre d’ Habassi, montre bien l’esprit de « Parma Non Ha Paura ». Immédiatement après l’assassinat et la controverse, pas tout à fait sans fondement, sur une certaine inertie des voisins durant le très long supplice, ponctué par des cris perçants de la victime, il prend parti clairement pour eux après avoir fait  « une enquête journalistique ».

Bien sûr, il est fort probable que – comme le rapporte Alfieri – les carabiniers, une fois alertés par un appel téléphonique, se soient renvoyés la balle avec avec la police et vice versa, si bien que leur intervention a été finalement maladroite et tardive. Au point – peut-on spéculer – d’être fatale pour le pauvre Mohamed, retrouvé mort dans une mare de sang, saigné lentement par des hémorragies internes et externes. « On pouvait demander à quelqu’un de descendre et d’intervenir ? Pouvait-on faire plus qu’appeler les forces de l’ordre ? », se demande théoriquement notre brave homme. Oui, ça se pouvait : il n’est pas à  exclure que frapper à cette porte, à plusieurs et tous ensemble, aurait interrompu le  supplice.

Mais pour notre homme, les voisins de Habassi sont « des citoyens courageux ». Et il est scandaleux, écrit-il, que, après le crime aucune autorité ne soit allée  » réconforter » les habitants du quartier, « choqués par  le mal et la méchanceté humaine, par les cris, par  le bruit des os brisés, puis cloués au pilori. » Mais surtout, ces pauvres gens « voudraient vendre les appartements, mais personne ne les achètera »: une véritable tragédie, qui semble éclipser la tragédie de Mohamed et de son enfant, désormais doublement orphelins.

Des citoyens au-dessus de tout soupçon et un voyou

L’enchevêtrement d’intérêts et de crasse morale, dans un contexte où le crime organisé a un certain poids, fait paraître encore plus obscène le contraste, émergeant des chroniques locales, entre la description des deux principaux bourreaux comme des personnes au-dessus de tout soupçon et comme il faut, et la  représentation de la victime comme un enquiquineur déviant, dans le passé duquel il faudrait chercher le motif du meurtre. Et on risque fort de voir, au cours du procès, Del Vasto et son acolyte attribuer la responsabilité de l’exécution matérielle du crime aux quatre travailleurs roumains recrutés pour le raid.

Heureusement, à Parme et dans sa province il y a aussi une société civile étendue, consciente, active, engagée, aussi contre les discriminations et le racisme.
On peut donc espérer qu’il se trouvera une association pour la protection des droits des migrants pour se constituer partie civile, afin de contribuer à explorer les panier de crabes locale, dans lequel  se cache peut-être le véritable motif du calvaire infligé à Mohamed Habassi.

NdT

*Vinicio Albanesi est un prêtre catholique qui préside la communauté d’accueil de personnes marginalisées de Capodarco à Fermo dans les Marches et a fondé l’agence d’information Redattore sociale. Emmanuel Chidi Namdi était un réfugié nigérian ayant fui Boko Haram, qui a été massacré de coups par un Italien de 39 ans pour avoir défendu sa femme contre des insultes racistes, le 7 juillet dernier à Fermo. Il avait 24 ans.

La ‘Ndragheta est la criminalité organisée d’origine calabraise, désormais présente dans toute l’Europe.

La santeria est un culte religieux syncrétique afro-caribéen d’origine yoruba. Au Venezuela, les sacrifices d’animaux ont été interdits en 2009 et la Cour suprême  examine un recours contre cette interdiction introduit par des santeros.

SUR CETTE AFFAIRE, LIRE AUSSI

►Un escadron de la mort dans la province italienne : l’assassinat de Mohamed Habassi à Parme

 

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