Milwaukee 1967-2016: révolte urbaine et impératifs politiques de transformation sociale

par Abayomi Azikiwe. Traduit par  Fausto Giudice, Tlaxcala

Original: Milwaukee from 1967 to 2016: Urban rebellion and the political imperatives of social transformation

Un demi-siècle de luttes afro-usaméricaines qui constituent  des défis à l’oppression nationale

Une révolte a éclaté le 13 août dans les quartiers nord de Milwaukee à la suite de l’assassinat par un policier de Syville Smith, 23 ans. Cette explosion reflète clairement la montée du mécontentement des part des jeunes Noirs des classes populaires qui sont fortement victimisés par une police pratiquant le profilage au faciès et la violence d’État.

De telles révoltes se sont produites au cours des trois dernières années après avoir été déclenchée par la mort par balles de Michael Brown, 18 ans, abattu le 9 août 2014 par un policier blanc à Ferguson, Missouri, dans la  banlieue de St. Louis. L’agitation à Ferguson a attiré l’attention nationale et internationale, brisant les idées fausses selon lesquelles les USA seraient devenus une « société post-raciale ».

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Il y a  presque cinq décennies, le 30 juillet 1967, la communauté afro-US à Milwaukee s’était également soulevée. Les troubles avaient incité les fonctionnaires locaux et de l’État d’alors à déployer la Garde nationale du Wisconsin. Des propriétés privées  avaient été ciblées pour le pillage de biens de consommation et de nourriture et des incendies criminels. On avait appris que des habitants afro-US, mis en colère par des décennies de ségrégation dans des logements insalubres, la discrimination systématique sur les lieux de travail et de harcèlement  policier constant, s’étaient transformés en snipers.

La révolte à Milwaukee a commencé après que la police avait été appelée dans un établissement public, apparemment pour interrompre une bagarre. Il s’avéra que  c’était une ruse pour attirer les flics, qui furent accueillis avec des jets de pierres et de bouteilles. La violence contre la police et la propriété privée se propagea rapidement et après quelques heures le maire Henry W. Maier déclara l’état d’urgence, réquisitionnant la Garde nationale et imposant un couvre-feu qui devait durer neuf jours. Au cours de la révolte quatre personnes furent tuées, dont un policier, et 1500 arrêtées. Les dégâts matériels furent étendus mais pas autant qu’à Newark et Detroit plus tôt le même mois.

La  ville de Milwaukee a connu une augmentation exponentielle de la migration afro-US pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Entre 1940 et 1960, la population afro-US du Wisconsin a augmenté  de près de 600 pour cent, passant de 12  158 en 1940 à 74  546 en 1960. Des Afro-USAméricains du sud des USA ont été attirés vers la ville à la recherche d’emplois qui, pendant la guerre, étaient avant tout disponibles   dans les villes industrielles.

Par conséquent, de nombreux Afro-USAméricains ont fait des villes du Wisconsin leurs lieux de résidence. Bon nombre de ces migrants étaient nés dans le Mississippi, l’Arkansas et le Tennessee. Une demande croissante de main-d’œuvre dans les emplois industriels et le paiement de salaires beaucoup plus élevés que ceux qu’ils pouvaient recevoir dans le Sud, ont agi comme un aimant pour les migrants noirs à Milwaukee dans les années 1940 et 1950.

Néanmoins, les habitants du Wisconsin nouvellement arrivés faisaient face à une ségrégation légalisée dans le logement, l’emploi et l’éducation de qualité. En conséquence, la communauté s’est organisée en différents groupes pour lutter contre les conditions sociales et d’exploitation inégales.

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Rassemblement pour un logement équitable, Milwaukee, vers 1967; Photo Milwaukee Journal Sentinel

La question du logement a été un facteur qui a précipité l’agitation débouchant sur la révolte de juillet 1967 et ses suites. Le conseil municipal de Milwaukee a refusé de prendre les ordonnances garantissant un accès au logement sans discrimination  malgré la signature des lois fédérales sur les droits civiques par le président d’alors, Lyndon B. Johnson, en 1964.

Selon un article résumant ces développements: « En août 1967, après cinq années d’inaction des responsables de la ville, le Conseil de la jeunesse de LA NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, Association nationale pour la promotion des gens de couleur) marcha vers  le Parc Kosciuszko (dans un quartier majoritairement blanc) pour protester contre le refus du conseil municipal de passer une ordonnance sur l’accès au logement pour tous. Le membre du conseil Vel Phillips avait le premier proposé une législation sur l’accès au logement en mars 1962 et a continué à la soumettre au conseil pour approbation, essuyant des votes négatifs en cascade. en dépit d’être voté à plusieurs reprises vers le bas. La manifestation d’août 1967 a exprimé la frustration de la communauté noire, mais a également suscité la colère de trois à cinq mille résidents blancs, qui ont crié des obscénités et ont jeté des objets sur les manifestants, se concentrant en particulier sur le leader de la manifestation, le Père James Groppi. Groppi, un prêtre catholique blanc, était une figure importante du mouvement des droits civiques, jouant un rôle déterminant dans la dramatisation de la ségrégation dans le logement à Milwaukee grâce à ses fréquentes manifestations et arrestations. Des manifestations quotidiennes ont continué tout au long de l’hiver 1967-1968 ». (wisconsinhistory.org/turningpoints)

Il a fallu attendre avril 1968, dans la foulée de l’assassinat du co-fondateur de la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), le Dr. Martin Luther King Jr. à Memphis, Tennessee, pour qu’une loi fédérale sur le logement équitable  soit adoptée par le Congrès US. Néanmoins, les sociétés immobilières et les banques ont trouvé des moyens pour saboter l’application de cette loi, la dernière d’une série de lois adoptées entre 1957 et 1968. Le Conseil municipal de Milwaukee a fini par adopter à contrecœur une ordonnance locale garantissant l’accès pour tous au logement, mais le problème du logement ségrégué et inadéquat persiste jusqu’à aujourd’hui.

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Vingt-cinq mille personnes manifestent  à Milwaukee après l’assassinat du  Dr King le 4 avril 1968 à Memphis

Les révoltes de 1967 : marée montante de la résistance noire

La situation de Milwaukee en 1967 était loin d’être isolée. Une étude publiée par la Commission nationale consultative sur les troubles civils, le rapport de la Commission Kerner, établiée par le président Johnson  en pleine révolte  à Detroit du 23 au 28 juillet – la plus grande de ces formes de résistance en zones urbaines dans l’histoire US jusqu’alors –   indiquait que plus de 160 incidents de désordres civils ont eu lieu cette année-là.

La conclusion de ce rapport, qui appelait  à des dépenses fédérales massives pour résoudre le caractère dual et l’exploitation de la société US, a été rejetée par l’administration Johnson. Depuis 1968, les conditions sociales dans de nombreuses communautés afro-US sont bien pires que ce qui existait à l’époque de la Commission Kerner. 

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James Forman (1928-2005) 

James Forman, l’ancien Secrétaire exécutif du Comité de coordination non6violent des étudiants (Student Nonviolent Coordinating Committee, SNCC), et qui était alors directeur de ses affaires internationales, a décrit la situation prévalant  en 1967 dans un essai intitulé « 1967, marée montante de la résistance noire ». Le  SNCC avait fait lancé un appel au Black Power (Pouvoir noir) l’année précédente par les voix de son président Stokely Carmichael (connu plus tard sous le nom de Kwame Ture) et de son secrétaire de terrain Willie Ricks (maintenant appelé Mukasa Dada). En 1967, les esprits s’orientaient  fortement vers la révolte urbaine et la guérilla.

Dans cet essai, publié sous forme de brochure, qui était à l’origine une intervention à une conférence des Nations Unies sur la libération de l’Afrique du Sud en Zambie en juillet 1967, Forman dit de la période: « L’année 1967 a marqué une étape historique dans la lutte pour la libération des Noirs aux USA, l’année où les révolutionnaires du monde entier ont commencé à mieux comprendre l’impact du mouvement noir. Notre libération ne viendra qu’avec  la destruction finale de cette pieuvre folle  qu’est le système capitaliste US, avec tous ses tentacules suceurs de vie d’exploitation et de racisme qui étouffent les peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Travailler, lutter et mourir pour la libération de notre peuple aux USA signifie, par conséquent, travailler pour la libération de tous les peuples opprimés du monde.

Les mouvements de libération dans de nombreuses régions du monde sont maintenant conscients que, quand ils commencent à se battre le colonialisme, il devient impératif que nous dans ce pays essayions de neutraliser les possibilités d’intervention à pleine échelle des USA comme cela est arrivé à Saint-Domingue, comme cela arrive en ce moment au Vietnam, et peut se produire en Haïti, au Venezuela, en Afrique du Sud ou ailleurs. Même si une telle tâche est peut-être au-dessus de nos capacités, une population noire usaméricaine éveillée, motivée et rebelle contribue néanmoins à nos luttes indivisibles contre le racisme, le colonialisme et l’apartheid « .

Cette contribution opportune de Forman prône l’internationalisation de la lutte afro-usaméricaine. Dans les années 1960, des personnages comme Malcolm X, la Reine Mère Audley Moore, Shirley Graham Du Bois et Stokely Carmichael, entre autres, avaient exprimé la la position que les Afro-USAméricains étaient non seulement solidaires  des luttes de libération et des gouvernements révolutionnaires en Afrique et dans le monde mais que les Africains en USAmérique faisaient partie intégrante de la révolution africaine qui est imbriquée dans le mouvement mondial pour le socialisme.

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De gauche à droite Stokely Carmichael / Kwame Ture, Kwame Nkrumah et Shirley Graham Du Bois en 1967 à Conakry, en Guinée, où Nkrumah était exilé après le putsch made in CIA qui l’a renversé le 24 février 1966

Kwame Nkrumah, le premier Premier ministre et président de l’État ouest-africain du Ghana, qui a été  le stratège et tacticien en chef de la Révolution africaine de la fin des années 1940 jusqu’au début des années 1970, a écrit dans le livre intitulé « Lutte de classe en Afrique :  » Chaque situation historique développe sa propre dynamique. Les liens étroits entre la classe et la race se  sont développés en Afrique au rythme de l’exploitation capitaliste. L’esclavage, la relation maître-serviteur, et la main d’œuvre bon marché en étaient les fondements. L’exemple classique est l’Afrique du Sud, où les Africains ont connu une double exploitation, à la fois sur la base de la couleur et de la classe. Des conditions similaires existent aux USA, dans la Caraïbe, en Amérique latine et dans d’autres parties du monde où la nature du développement des forces productives a donné lieu à une structure de classe raciste. Dans ces régions, ce sont les nuances de couleur qui comptent, le degré de négritude étant un critère de mesure du statut social» (Panafbooks, 1970).

Par conséquent, dans sa forme la plus révolutionnaire, le mouvement afro-usaméricain pour l’autodétermination et à la transformation sociale est compatible avec toutes les luttes progressistes pour la libération nationale et le socialisme. Ces principes d’orientation idéologique des masses des travailleurs et des jeunes doivent se poursuivre dans la période actuelle de production capitaliste mondialisée, de division du travail et de pouvoir politique du capitalisme.

Grève sauvage à l’usine principale Dodge en 1968. Photo General Baker.

La libération viendra-telle encore  « d’un truc noir »?

Le SNCC, le Black Panther Party (BPP), la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires (LRBW) et d’autres organisations qui ont émergé dans les années 1960 et 1970, ont vu dans  la lutte afro-usaméricaine l’avant-garde de la transformation sociale aux USA. Le LRBW a mis  en avant la notion que le rôle afro-usaméricain était lié à la position stratégique des Noirs dans el système de production capitaliste. Par conséquent, le mouvement syndical révolutionnaire de Dodge (Dodge Revolutionary Union Movement, DRUM), un élément clé de la LRBW, a été en mesure de paralyser l’une des principales usines automobiles de l’entreprise Chrysler en 1968 par une grève sauvage en raison du fait que tant de travailleurs afro-usaméricains étaient employé dans l’établissement.

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Certains des principaux organisateurs de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires

Depuis le milieu des années 1970, il y a eu une importante restructuration de la production industrielle dans le monde capitaliste. le chômage structurel à grande échelle et la pauvreté ont été institutionnalisés dans ce cadre économique. La «reprise» de la grande récession de 2008 a été réalisée en utilisant une main-d’œuvre à bas salaires même au sein de l’industrie automobile qui, dans la période post-banqueroute a imposé des échelles de salaires à deux et trois paliers, visant à maximiser les profits et à saper la solidarité entre les travailleurs les plus jeunes et leur camarades plus âgés. Les  communautés afro-US dans les centres urbains ont été dévastées par la démolition de complexes de logements sociaux, la perte d’opportunités d’emploi et d’affaires significatives, et l’impact disproportionné de la crise des saisies hypothécaires et des expulsions provoquée par les grandes banques et leurs pratiques prédatrices de crédit au logement et aux finances municipales.

Le taux de participation au marché du travail reste à son plus bas niveau depuis quatre décennies,  ce qui signifie que les statistiques mensuelles de chômage sont biaisées pour faire avancer les objectifs de propagande de la classe dominante US.  Cela a été aggravé par l’échec de l’administration Obama et de ses prédécesseurs à développer des initiatives politiques pour affronter l’oppression spécifique des communautés afro-usaméricaines et latinas. la force de travail afro-usaméricaine a été incarcérée, les gens se retrouvant obligés de travailler gratuitement en prison pour produire des biens et des services exportés dans le monde entier.

En dépit de ces changements, ce sont encore les masses afro-usaméricains qui sont en pointe dans la lutte contre le racisme, l’oppression nationale et de l’exploitation économique. La classe ouvrière afro-US, bien que souffrant de super-exploitation, reste une force sur laquelle il faut compter. Les millions de Noirs en  prison et sous contrôle judiciaire et policier sont pas moins des travailleurs que ceux qui pointent chez l’ennemi chaque matin, chaque après-midi et chaque soir.

Le mouvement antiraciste,  souvent auto-identifié et mal identifié comme « Black Lives Matter » a secoué l’image de l’impérialisme US dans l’époque actuelle. Beaucoup au sein de la communauté afro-US se rendent compte qu’il n’y a pas d’avenir pour eux dans les systèmes capitaliste et impérialiste. D’habitude les gens ne recourent pas à l’action militante contre l’État et la propriété privée. Il semble que les Afro-USaméricains entrent dans une nouvelle ère de résistance, de mobilisation et d’organisation révolutionnaires .

Un mouvement rajeuni doit non seulement développer un programme politique répondant aux crises contemporaines, mais aussi construire des organisations qui parlent directement aux besoins et aux aspirations du peuple. Aucun autre secteur de la classe ouvrière n’est en meilleure position aujourd’hui que les Afro-USaméricains  pour préparer le terrain à une lutte plus large pour renverser l’exploitation et les rapports de production capitalistes.

« Alléluia ! La force et la puissance du peuple commencent à se montrer »

Affiche d’Emory Douglas, Journal des Panthères noires, 25/7/1970

 

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