Une vraie dure à cuire : Shirley Graham, l’épouse oubliée de W.E.B. du Bois

par Libby Coleman, OZY

Original: Shirley Graham, The Badass Wife of W.E.B. Du Bois

Deutsch: Shirley Graham, die standhafte Ehefrau von W.E.B. Du Bois

Le révérend David Graham craignait qu’une meute populacière vienne brûler son église. La réunion communautaire qu’il avait organisée pour protester contre le meurtre d’un jeune garçon noir par un policier avait provoqué de l’agitation. Alors Graham se tenait devant sa congrégation avec une arme chargée et une Bible, disant aux femmes et aux enfants de se tenir à l’écart  du danger, et se préparant, aux côtés de 21 hommes armés, à se battre.

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En fin de compte, rien ne se passa, mais la petite fille de révérend, Shirley, âgée d’environ 6 ans, fut marquée à jamais par cette scène et d’autres semblables dans le Sud profond des USA au début du siècle dernier. Résultat : elle  consacra sa vie à la lutte contre le racisme et l’oppression comme écrivaine et militante. Contrairement aux contributions de son second mari, le célèbre militant des droits civiques W.E.B. Du Bois, celles de Graham Du Bois ont été largement oubliées, mais Komozi Woodard, historien au Sarah Lawrence College, insiste sur le fait qu’ils étaient vraiment un « couple de puissance » et que Graham était l’égale de Du Bois à bien des égards.

https://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_14214.jpgShirley au travail vers 1945. Courtesy of Shirley Graham Du Bois Papers, Schlesinger Library, MC476-PD.77-2

Née dans l’Indiana en 1896, Graham a atteint un niveau d’accomplissement rare pour les femmes de l’époque, bien avant d’épouser Du Bois, auteur de The Souls of Black Folk (Les âmes  du peuple noir, 1903, éd.fr. 2007) et père du panafricanisme. En 1932, elle écrit Tom-Tom, le premier opéra entièrement noir joué professionnellement aux USA, qui fut vu par environ 25 000 personnes. Elle fut également l’auteure des textes biographiques sur des personnages historiques noirs comme l’inventeur George Washington Carver et la poétesse Phillis Wheatley, tout en élevant deux fils en tant que mère célibataire divorcée. Dans les années 1940, alors que le nombre de membres de la NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de couleur ) se multipliait par dix, cette boule d’énergie de 1,57 m. travaillait sans relâche comme vice-directrice de terrain à New York.

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Du Bois avait déjà 83 ans quand il a épousé Graham en 1951, et elle a eu une influence déterminante sur la dernière période de sa carrière. « Du Bois n’aurait pas pu avoir eu cette dernière phase importante de sa vie sans le partenariat qu’il a eu avec Shirley », dit Woodard. Avant leur mariage, Du Bois était en bisbille avec les communistes, dit Gerald Horne, historien à l’Université de Houston, mais cela a rapidement changé quand il a connu la logique de sa femme. Alors que les militants plus âgés combattaient uniquement la discrimination raciale, « les jeunes lions comme Shirley ont dit non, l’économie nous affecte également » et ont appuyé le Parti communiste, ajoute Woodard.

Lorsque Du Bois a été inculpé comme suspect de communisme au cours de la Peur  rouge*, Graham Du Bois s’est engagée dans la défense de son mari en tenant des discours à travers tout le pays. Elle ne brandissait ni une arme à feu ni une Bible, mais elle avait une emprise sur le public, et Du Bois a finalement été blanchi. En 1961, le couple a quitté les USA pour le Ghana à cause de l’extrémisme anti-communiste et anti-Noirs, une démarche, dit Woodard, qui a été « concoctée » par Graham Du Bois, qui a été forcée d’abandonner son poste de rédactrice en chef du magazine noir Freedomways, qu’elle venait de fonder.

W.E.B. Du Bois est mort en 1963, et Graham Du Bois,  beaucoup plus jeune que lui, a continué à soutenir les causes radicales. Elle a fondé et dirigé la Télévision du Ghana, a rencontré des représentants du gouvernement en Chine et a présenté Malcolm X au président ghanéen Kwame Nkrumah. Elle considérait Malcolm X comme un «fils» et fut «instrumentale» dans son succès, dit Woodard, en lui fournissant un soutien et des contacts. Elle peut avoir été un personnage controversé de son temps, mais il est curieux que Graham Du Bois n’ait jamais obtenu une place plus grande dans les livres d’histoire. Peut-être d’abord parce qu’elle était trop «traditionnelle», dit Horne, se référant à son rôle de «mère» des militants noirs comme Malcolm X et à son recours à un langage souvent truffé de stéréotypes de genre. En outre, W.E.B. a éclipsé sa femme, à la fois en  réputation et en  privilèges. «La sécurité économique qu’elle a obtenu en se mariant avec Du Bois a contribué à stabiliser sa vie», note Woodard, et a peut-être aussi diminué son héritage.

Quand Malcolm X a été assassiné en 1965, Graham Du Bois a pris la parole sur les ondes ghanéennes pour prononcer un discours, intitulé « Le commencement, pas la fin, » pour aider à façonner son héritage. Elle estimait que Malcolm X  était « le leader le plus prometteur et efficace de Noirs américains dans ce siècle »,  une position qui n’était pas unanimement partagée à l’époque.

Graham Du Bois est morte en Chine en 1977, un événement jugé indigne d’une nécrologie dans le New York Times, à la différence de son défunt mari, et personne n’a pris le micro pour saluer ses réalisations. Après tout, la plupart des noms historiques vénérés en tant que militants et artistes noirs pionniers sont ceux d’hommes. Mais, comme nous le savons, ce n’est là que la moitié de l’histoire.
NdT

*La Peur rouge (Red Scare) désigne deux périodes d’hystérie anticommuniste et de persécution des « rouges » aux USA, la première de 1917 à 1920, la seconde de 1947 à 1957


Shirley avec Malcolm X. à Accra en 1964


Mao Zedong salue W. E. B. Du Bois et Shirley Graham Du Bois, 1959. W. E. B. Du Bois Papers (MS 312). Special Collections and University Archives, University of Massachusetts Amherst Libraries


Anniversaire de la République populaire de Beijing, Octobre 1, 1962. De gauche à droite: Chen Yi, Shirley Graham, W. E. B., Deng Xiaoping, Chou Enlai, Mao Zedong.


Kwame Nkrumah escorte Shirley Graham Du Bois à l’enterrement d’État de WEB Du Bois au Ghana, août 1963


De g. à dr. Stokely Carmichael / Kwame Ture, Kwame Nkrumah et Shirley à Conakry, en Guinée, en 1967. Nkrumah vivait en exil en Guinée à la suite d’un coup d’État militaire et policier soutenu par la CIA au Ghana le 24 février 1966.

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