9 jours en automne : la Tunisie a fait son cinéma Tapis rouge, pluie de prix et interrogations pour les 50 ans des Journées cinématographiques de Carthage

par FG, 8/11/2016

Maintenant que les JCC (prononcer « jicécé ») sont finies, on peut en parler tranquillement et essayer de réfléchir. Oubliés le stress de la chasse aux billets, l’ennui mortel des heures tuées à faire la queue, les déceptions des rendez-vous et des avions ratés, l’énervement du à la cacophonie des téléphones intelligents chinois parasitant la sérénité des projections. Restent  l’émerveillement, les émotions, les surprises, les retrouvailles, bref la magie toujours renouvelée du septième art. Et des interrogations sur l’avenir de ce festival, stratégique pour le cinéma africain et arabe, menacé de devenir un cinéma hors-sol : les films africains, maghrébins compris (cela est moins vrai pour le cinéma égyptien, libanais et moyen-oriental), sont certes tournés dans les pays, mais en grande partie financés, montés et diffusés hors de ces pays, principalement en Europe.

Heureusement, la réalité des JCC ne correspond pas au machisme de ces affiches : les femmes y sont bien plus présentes et actives, à tous les niveaux, que sur cette affiche (1 femme sur 24 personnes), et pas seulement comme faire-valoir de ces messieurs

La Tunisie essaie de résister à cette tendance, tant au niveau de la production que de la diffusion : l’État finance les films, leur montage est presque toujours réalisé sur place et ils sont vus dans le pays, où le nombre de lieux de projection est en augmentation, après être descendu vertigineusement au siècle dernier. S’il ne reste qu’une quinzaine de cinémas sur les 95 qui existaient en 1957, les 247 maisons de la jeunesse et de la culture du pays sont autant de lieux de projection et des nouveaux cinémas privés ou associatifs font leur apparition. Et on assiste depuis 2011 à une floraison de nouveaux festivals aux quatre coins du pays.

Les Journées cinématographiques de Carthage sont nées en 1966, dix ans après l’indépendance de la Tunisie (et du Maroc), six ans après les indépendances des colonies françaises au sud du Sahara. Elles furent l’œuvre de Tahar Cheriâa (1927-2010), le « père du cinéma arabe et africain ». Un homme-orchestre qui fut à l’origine des deux Fédérations qui, génération après génération, ont ancré la culture cinématographique dans la société tunisienne, celle des ciné-clubs et celle des cinéastes amateurs. Il fut aussi le parrain du festival de Ouagadougou, le FESPACO, né en 1972, festival frère des JCC, avec lesquelles il alternait (une année les JCC, une année le FESPACO). Directeur du cinéma au ministère de l’Information de 1962 à 1970, dans une période où Habib Bourguiba consolidait son pouvoir personnel autoritaire, il eut à connaître les prisons du Combattant Suprême pendant six mois de la sombre année 1969, pour « subversion politique clandestine ». Mais il resta secrétaire général des JCC jusqu’en 1974. Le régime destourien, comme les autres régimes issus des indépendances arabes et africaines, avait une politique culturelle totalement contradictoire, pris entre la volonté de tout contrôler et la réalité, à savoir que l’écrasante majorité des intellectuels, artistes et opérateurs culturels étaient progressistes, critiques, et donc potentiellement « subversifs ». Le successeur de Bourguiba, Ben Ali, eut à gérer la même contradiction, alternant donc la carotte et le bâton. Les JCC ont donc suivi leur bonhomme de chemin, en faisant le dos rond, tout au long de la dictature, à laquelle elles servaient de faire-valoir international, dans cette Tunisie des « 3 F » (Femmes, Football et Festivals), où elles sont restées le plus prestigieux des 200 festivals organisés chaque année dans le pays.

Une bizarrerie tunisienne : le 3 novembre Brahim Letaïef a remis un « Tanit d’Or » au président Caïd Essebsi, qui fêtera ses 90 ans le 29 novembre. Essebsi n’ayant jamais fait de cinéma à notre connaissance, il s’agissait sans doute d’un Tanit d’Or de longévité…

La révolution de 2010-2011 n’a pas entraîné de bouleversements notables dans les JCC. Le ministère de la Culture n’a fait que changer de titulaire, l’appareil bureaucratique restant pratiquement intact. Nommé par un ministre de gauche à la tête du festival, le cinéaste Brahim Letaïef a essayé depuis deux ans d’insuffler un vent frais. Et pour les JCC de cette année, il a mis le paquet, 50ème anniversaire oblige. Sa ligne est claire : les JCC doivent devenir autonomes, l’État doit se contenter de les financer, même en augmentant le budget, et ne se mêler de rien, le monde des professionnels du cinéma, celui des cinéphiles organisés, des cinéastes amateurs, et l’aile marchante de la société civile, ont toutes les compétences pour assurer, même un événement géant comme celui-ci. Ils le montrent à travers tout le pays, dans les très nombreux festivals de cinéma organisés par des associations, animées par  des bénévoles enthousiastes.

Letaïef parviendra-t-il à gagner cette bataille ? Il n’en sait rien : tout est flou, il ne sait pas s’il sera encore secrétaire général des JCC l’année prochaine, et, de fait, personne ne le sait (une rumeur circule : le réalisateur Mohamed Challouf, chargé du volet « 50ème anniversaire » dans ces JCC, lui succèderait). En juin dernier, Letaïef avait même démissionné pour revenir sur sa décision deux jours plus tard, protestant contre le fait que les JCC, passées sous la tutelle du Centre national du cinéma après avoir été sous celle du ministère de la Culture, n’avaient pas changé leur statut juridique en conséquence.

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La cinéaste palestinienne Maï Masri a reçu le Tanit de bronze et le Prix du Meilleur scénario pour son excellent 3000 nuits, qui raconte la lutte des prisonnières palestiniennes dans les prisons israéliennes

Les enjeux politiciens, corporatifs, médiatiques, sont multiples et puissants. On a à faire à une bureaucratie retorse et rusée, à des syndicats qui défendent chacun son bout de gras, à des starlous et starlettes prêts à manger à tous les râteliers, à des partis politiques et leurs leaders qui veulent engranger des bénéfices. Ce qui explique que les JCC de cette année, encore plus que les années précédentes, aient été un joyeux bordel post-totalitaire bureaucratico-amateur, où chaque dysfonctionnement avait une cause précise, échappant généralement aux citoyens cinéphiles de base et même aux professionnels des entreprises sous-traitantes fournissant leurs services. Inutile de nous étendre sur cet aspect des choses, laissons les Tunisiens laver leur linge sale en famille. Juste une anecdote :  à la veille de  la cérémonie de clôture du samedi au Palais des Congrès, les invitations se vendaient au marché noir pour la modique somme de 10 dinars, de quoi faire saliver les amateurs et amatrices de selfies avec les stars, qui ont désormais remplacé les autographes.

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Cérémonie de clôture : aux JCC, la Charia ne règne pas

Les JCC en chiffres

Un budget de 4 millions de dinars (=1,6 million d’Euros, 1,8 million de $), soit moins de 2% du budget annuel du ministère (228 millions de DT=92 m€, 102m$) ou l’équivalent de 10 000 salaires mensuels.

68 films, majoritairement arabes et africains, en compétition officielle, dont 18 longs métrages, 19 courts et 13 premières œuvres, plus 402 films du monde entier dans le cadre de rétrospectives et d’hommages tout azimut.

328 projections de 470 films dans une trentaine de lieux – cinémas, maisons de la culture, théâtres, 5 universités, 3 académies militaires et 6 prisons – à travers tout le pays et pas seulement dans la capitale, puisque, à l’enseigne JCC Cities, des projections ont eu lieu dans 14 régions

Public (chiffres fournis par Brahim Letaïef) : 5000 badgés ayant vu en moyenne 12 films, 1500 abonnés à 30 dinars (=12 €, 13 $) ayant vu en moyenne 20 films, 60 000 billets de séance unique à 3 dinars (=1,20 €, 1,30 $). Total : 150 000 présences, correspondant à plusieurs dizaines de milliers de participants physiques, ce qui n’est pas mal pour un pays de 12 millions d’habitants.

105 invités, cinéastes, acteurs et producteurs de 4 continents (principalement Afrique mais aussi Europe, Asie et Amériques), logés dans trois hôtels de grand standing.

Lire JCC 2016 : Tout le Palmarès de la 27ème édition des Journées Cinématographiques de Carthage

Programme détaillé ici http://jcctunisie.org  

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Souvenirs, souvenirs

Español 9 días en otoño: Túnez hizo su cine
Alfombra roja, lluvia de premios y preguntas para los 50 años de las Jornadas cinematográficas de Cartago

Italiano Nove giorni in autunno: la Tunisia ha fatto il suo cinema
Tappeto rosso, pioggia di premi ed interrogativi per il cinquantenario delle Giornate cinematografiche di Cartagine

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