“La vérité, quoi qu’on fasse, est révolutionnaireˮ: témoignage de Gilbert Naccache devant l’Instance Vérité et Dignité tunisienne

Glbert Naccache a été parmi les premiers témoins auditionnés lors de la séance inaugurale de l’Instance Vérité et Dignité, le 17 novembre 2016 à Tunis. L’IVD, instituée en 2013, « ambitionne de démanteler le système autoritaire et de faciliter la transition vers un État de droit en révélant la vérité sur les violations du passé, en déterminant la responsabilité de l’État dans ces violations, en demandant aux responsables de ces violations de rendre compte de leurs actes, en rétablissant les victimes dans leur droits et dignité, en préservant enfin la mémoire et en facilitant la réconciliation nationale ».

Nous publions la vidéo de ce témoignage, accompagnée de sa version écrite, dans laquelle, précise l’auteur,  « il manque quelques commentaires que j’avais ajouté oralement, mais elle comporte la totalité de ce que je voulais dire : j’ai parfois abrégé ».

Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les membres de l’Instance Vérité et Dignité, Mesdames et Messieurs les invités venus de l’étranger, Mesdames et Messieurs, chers concitoyens,

Permettez-moi, pour commencer, de m’incliner devant la mémoire des martyrs de la révolution et d’assurer leurs familles de mes sentiments fraternels.

Je voudrais associer à cet hommage tous les blessés de la révolution, Ils ont payé de leur santé, de leur sang, d’une partie de leur corps, des difficultés qu’ils continuent à subir aujourd’hui, en particulier parce qu’ils ne sont pas reconnus pour ce qu’ils sont, le fait de s’être levés avec les autres jeunes, contre la dictature, l’absence de libertés et de perspectives de vie.

Merci à vous qui avez permis que nous vivions cette journée, qui à elle-seule, compense une partie des déceptions que n’avons pu avoir pendant ces cinq années.

Je voudrais encore ici saluer tous ceux qui, à un moment donné, ont opposé une résistance à la volonté de marginaliser le peuple. En particulier, tous mes camarades, qui ont manifesté, de quelque manière que ce soit, le refus de ces méthodes. Ma pensée se tourne spécialement vers ceux qui ont partagé mes séjours dans les différentes prisons et avant tout vers la mémoire de mon camarade Noureddine Ben Khedher disparu sans avoir pu voir la manière originale dont allaient se réaliser nos espoirs.

Ces gens-là, ont apporté leur pierre à la révolution qui devait venir plus tard, notamment parce que, en refusant de solliciter la demande de grâce qu’on voulait obtenir d’eux, ils ont affaibli l’autorité de l’État répressif, et celle, plus personnelle, de Bourguiba et des présidents qui suivraient : « l’assassinat symbolique » du père, comme aurait dit Freud, pouvait désormais avoir lieu, et a eu lieu en janvier 2011.

A tous ceux-là, morts ou vivants je dis merci, vous n’avez pas vécu en vain.

Je vais vous parler, à partir d’un témoignage succin de ce que j’ai vécu en matière de violations de mes droits, de la lutte que nous avons à mener pour essayer de faire que notre pays invente une voie propre, issue de la discussion et de la participation de tous ses enfants. Il n’en a rien été pendant des années, la voie suivie par les pouvoirs qui se sont succédé a été celle de la poursuite, sous différentes formes, de la voie coloniale de gestion des ressources – on disait alors néocoloniale ; elle se poursuit aujourd’hui encore par un effort d’intégration à la mondialisation, comme on dit, c’est-à-dire à la domination des forces du capitalisme mondial et à l’obéissance aux diktats de ses représentants dans la finance internationale.

Le grand silence sur les options économiques

Je voudrais d’abord, si vous le permettez vous parler d’un jeune diplômé du supérieur qui rentrait en Tunisie en 1962 pour participer à l’effort de construction du pays. Muni de mon diplôme d’ingénieur agronome, je suis engagé le 1er septembre au bureau qui s’occupe de la création des unités coopératives de production (UCP) au ministère de l’agriculture.

Première surprise : le bureau était composé de 4 ingénieurs français, encore colons en Tunisie et d’un ingénieur, français encore, qui avait fait la même expérience au Maroc, le paysannat marocain, expérience qui avait été un échec. Ce bureau était supervisé par le chef de service, un ingénieur agronome issu d’une très riche famille d’agriculteurs du Sud.

La seconde surprise vient de l’impossibilité de savoir ce qu’on veut faire avec ces UCP et surtout d’en discuter les principes de fonctionnement. Cette interdiction totale de s’interroger sur les motifs et les méthodes de la politique suivie, sera une constante générale.

On me relègue à des taches subalternes, ce que je refuse, et le temps que l’on m’affecte ailleurs, j’étudie l’opération en cours et j’ai de très fortes réserves quant à son déroulement et ses objectifs. Je suis convaincu que, dans la philosophie du projet comme dans les moyens mis en œuvre, il ne s’agit que de la poursuite de la politique coloniale d’exploitation des ressources, avec une intensification énorme du recours au machinisme par l’importation d’Europe et d’Amérique de milliers de tracteurs et d’outillages agricoles.

La modernisation annoncée à grand bruit se résume donc à une poursuite à une grande échelle de la politique coloniale et à une intégration beaucoup plus grande de l’agriculture dans le marché mondial impérialiste. Cela s’accompagne aussi, naturellement, par une diminution de la population rurale, la plupart des petits paysans étant éliminés après que soient choisis leurs représentants (1/30 à peu près) qui resteraient dans les coopératives. L’opération est donc, indépendamment de son succès ou de son échec, l’organisation d’un exode rural et, pour ce qui reste dans l’agriculture, le fichage complet de la population. Je m’interrogeais notamment à ce moment là sur la question de savoir ce qu’allaient devenir tous les exodés. Les cités périphériques des grandes villes spécialement de Tunis, ont apporté un début de réponse à ces questions.

Après cela, je travaille dans le service qui s’occupe d’hydrauliques, je devrais dire je fais un séjour prolongé au frigidaire : nommé au centre de recherches de génie rural, je bénéficie d’une chaise et d’un bureau dans une pièce située à l’extrême fond du local. Le centre est géré par une société d’études française et ses responsables m’empêchent tout accès non seulement à leur travail, mais même à un travail quelconque. Je mets à profit cette période pour réfléchir, avec mon camarade et ami Slah Eddine Amami, ingénieur à l’Institut de recherches agronomiques, sur la politique hydraulique du régime.

Cette politique, caractérisée par la construction de grands barrages dans les zones pluvieuses, était dirigée essentiellement vers la satisfaction des besoins des villes d’abord puis éventuellement des zones agricoles irriguées. Nous avions remarqué que, faute de grands travaux de préparation, ces barrages s’envasaient régulièrement et étaient destinés à perdre une partie importante de leur capacité au fil des années. Les inondations liées à ces types de barrages nous ont malheureusement montré, année après année, que nous avions raison. Si des aménagements, en particulier en matière de défense contre l’érosion, ont été parfois menés par la suite, ils n’ont pas été suffisants et de toute façon, n’ont pas été conçus comme devant profiter à la petite paysannerie.

Je veux noter ici qu’il existait dans le patrimoine du pays d’autres méthodes possibles, moins coûteuses pour l’État, moins spectaculaires, mais qui auraient demandé un investissement important en travail de la part des paysans, qui auraient retiré de très gros avantages de ces investissements : du temps où la Tunisie était le grenier de Rome, les montagnes étaient jalonnées de petits barrages de pierres et de terre mélangées qui, les uns au dessous des autres, récoltaient les surplus d’eau des barrages précédents et permettaient l’irrigation des terres avoisinantes. Il m’est arrivé avec l’équipe de techniciens du projet de Tunisie Centrale, de voir que les emplacements que nous avions prévus d’après les cartes pour établir de tels barrages étaient occupés par des vestiges de barrages semblables, qui y avaient érigés il y a presque 2000 ans.

Au mois de Mai 1964, lorsque furent nationalisées toutes les terres de colons, nous avions, avec l’équipe qui était en train de monter un syndicat autonome de l’agriculture, voulu présenter un projet d’utilisation de ces terres suivant le mode de l’autogestion pratiqué en Algérie et qui comprenait les ouvriers agricoles des fermes en question et un certain nombre des paysans des alentours. Il nous a été impossible de trouver un interlocuteur. De guerre lasse, et avec je ne sais quel espoir absurde, nous avons remis cette proposition sous forme d’un article que nous avions demandé à Mohamed Sayah -à l’époque directeur du journal l’Action- de publier sous forme d’une tribune. Il n’en a évidemment rien été.

Pour parler encore de ma carrière dans l’agriculture, je dois dire que j’ai vécu les meilleurs moments professionnels dans un projet conjoint avec la FAO pour le développement de la Tunisie Centrale. Sans entrer dans les détails, je dirai simplement que notre approche et nos conclusions, basées des études scientifiques et sur la collaboration avec les paysans, était complètement différente des conceptions officielles. Au mépris de toutes les traditions, le ministre de l’économie de l’époque Ahmed Ben Salah, n’avait même pas reçu et salué le directeur FAO du projet au moment de son départ. Quant au contenu de ce projet, que j’avais personnellement remis au ministre en question, il a tout simplement été jeté à la poubelle : il est vrai que les investissements réalisés pour ce projet d’études n’étaient que de 3 milliards à l’époque et que Ben Salah pouvait gaspiller ainsi un pourcentage important du budget de l’État !

Par la suite, j’ai travaillé quelques mois au bureau de contrôle des coopératives du Nord créé par la Banque Mondiale et géré par le ministère de l’agriculture. Mes rapports avec tous les responsables étaient aussi très conflictuels : j’avais rédigé un rapport / bilan critique des coopératives en question que le responsable du bureau jugeait être de la “prose communiste”.. Pour l’histoire il faut rappeler que ce même responsable a utilisé ce même rapport pour témoigner contre Ahmed Ben Salah au procès qui lui a été fait en 1970.

Ce responsable et le ministre étaient tellement pressés de se débarrasser de moi, que ma demande de mutation au CERES qui dépendait de l’université de Tunis a été acceptée immédiatement et que je fus prié d’y aller, avant que ne soit faite aucune démarche officielle. Résultat : j’étais toujours officiellement fonctionnaire du ministère de l’agriculture en Mars 1968 alors que je n’y travaillais plus et que le ministère avait décidé de ne plus me payer à partir d’Octobre précédent…

J’ai parlé ici d’un secteur que je connaissais bien, nul doute que dans tous les autres secteurs de l’économie, les choses se sont passées de la même manière prolongations des politiques datant du colonialisme, adaptation à la nouvelle situation en tenant compte des aspects autoritaires de l’État et du parti au pouvoir. Aucune invention, aucune tentative de faire participer les cadres et la population tunisienne à la discussion et à la construction de son destin ; et partout, la fuite des cerveaux, les jeunes formés ne sont pas motivés, pas correctement utilisés, lorsqu’ils ne sont pas chômeurs et cherchent à partir dans des pays où on les reconnaîtra….

La répression

Devant l’impossibilité de s’exprimer ouvertement, impossibilité aggravée depuis 1963 par l’interdiction de toute parole indépendante du Néo Destour, il ne restait plus à ceux qui voulaient user de leur liberté d’opinion, et d’expression que l’action clandestine. C’est cette action clandestine, en particulier celle de l’organisation dont je faisais alors partie, le groupe Perspectives, que le pouvoir va s’efforcer de faire cesser par tous les moyens en premier par la grande répression de 1968. En tant que dirigeant de ce groupe, je subis naturellement les effets de cette répression.

Je ne m’attarderai pas sur la manière dont la police, probablement par incapacité de procéder à une véritable enquête, torturait tous les suspects. J’ai été arrêté en Mars 1968, puis de nouveau le 26 Décembre 1972. Arrêté également en Mars 1972 et maintenu en détention, sans même être interrogé jusqu’en Mai 1972. J’ai été torturé à 3 reprises pendant plusieurs jours, je n’en dirai pas plus sinon que comme pour toutes les violations des droits de l’homme, j’espère que les coupables, s’ils sont encore vivants répondront de leurs actes devant la justice Transitionnelle.

Quelques mots à propos des tortionnaires : c’étaient des fonctionnaires qui avaient été sélectionnés dans le seul but de torturer et menacer les détenus, sans même savoir ce qu’ils devaient leur faire avouer. J’ai eu l’occasion, après une séance de «ressemelage », de coups sur la plante des pieds, de discuter avec l’un d’eux qui, sitôt reçu l’ordre de cesser de frapper, était devenu aimable et prévenant avec moi, m’apportant à boire et à manger après avoir passé de l’eau sur mes pieds et massé mes poignets endoloris par les liens qui les avaient retenus. Il était persuadé qu’en tant que simple exécutant, il serait toujours couvert par ses supérieurs. J’essayai de le convaincre qu’il n’en serait rien et qu’en cas de plaintes ultérieures, il serait un bouc émissaire, seul responsable. Eh bien, ce même tortionnaire sera, après la répression terrible de 1991 contre les islamistes, jugé pour avoir coupé un doigt à un prévenu et condamné à cinq ans de prison. Libéré de la prison de Borj Roumi au bout de trois ans, il est mort quelques mois après, épuisé par ce qu’il avait subi et désespéré de l’attitude de ses supérieurs…

Revenons maintenant au procès de 1968, La cour de la sûreté de l’État, fut créée en juillet 1968, soit 3 mois après notre passage devant le juge d’instruction de la 5ème chambre du tribunal correctionnel. Au mépris de toutes les règles de procédures, on nous imposa de passer devant cette cour créée spécialement pour cela et non devant un tribunal ordinaire. Cette cour était composée de trois magistrats et de deux députés désignés par le président de l’assemblée nationale : qu’on se souvienne que tous les députés étaient alors destouriens, et que donc les accusés allaient être jugés par leurs ennemis politiques. Enfin, je passe sur toutes les autres règles d’une procédure exceptionnelle et discriminatoire, en particulier, les accusés ont été entendus séparément, contrairement à la règle qui veut que tous ceux qui sont impliqués dans une affaire doivent suivre la totalité des débats.

Et les condamnations sont tombées, avec Nouredine ben Khedder, nous avions été gratifiés de 16 ans de prison, les autres (une soixantaine) avaient de 14 ans à quelques mois, sans parler des peines avec sursis.

Un mot sur Ali Cherif, le Président de la Cour : il avait déjà présidé le tribunal militaire qui avait eu à juger les inculpés de la tentative de coup d’État de 1962, avait généreusement distribué les condamnations, dont une quinzaine de peines capitales. Cet homme, réputé sans pitié avait eté chargé de notre affaire. Mais il perdit pour nous son aspect menaçant quand on nous dit, c’était sans doute vrai, que, alors juge à Gabès, il avait construit une prison qu’il louait à l’ État : il pouvait ainsi la remplir et justifier le loyer qu’on lui payait !

Après notre condamnation, nous avons été conduits au bagne de Borj El Roumi et, isolés des droits-communs, nous sommes restés plus de six mois dans des conditions très dures, l’hygiène et la nourriture n’étant pas des meilleures, et surtout nous étions complètement coupés de nos familles et du monde extérieur : pas de lettres, pas de visites, pas de colis ni de couffins de nourriture et de linge ; nous n’avions même pas la possibilité d’acheter des cigarettes ou un peu de nourriture pour améliorer l’ordinaire. Nous n’avons pas cessé de lutter pour nos droits, et arrivions, par ces luttes à des améliorations, toujours précaires et susceptibles d’être remises en question, surtout après de nouvelles arrestations. Des améliorations substantielles viendront après 1976 et la réforme des prisons.

En 1969, nous avions eu l’occasion de côtoyer les condamnés de la tentative de coup d’État de 1962. Déjà, au pénitentier de Ghar El Melh, ils vivaient dans des conditions épouvantables : enchaînés nuit et jour dans une cave humide, soumis à des brimades continuelles, recevant des coups de matraques tous les jours, mal nourris et complètement coupés du monde extérieur, ils devaient en plus effectuer le travail des bagnards qui consistait à fabriquer des objets en alfa. Quand le bagne de Ghar El Melh a fermé, vers juin 1965, ils ont été transférés à Borj Roumi, d’abord dans une chambrée normale, en surface et sans chaînes. Le lendemain est arrivée une note du ministère de l’intérieur, intimant de les replacer dans les conditions qu’avait fixées l’ex-ministre, feu Taieb Mehiri,et ils sont retournés à la cave et aux chaînes jusqu’en mai 1969, quand notre présence et le bruit fait à l’étranger autour du bagne avait fait craindre des condamnations internationales du régime tunisien.

Bien que condamné à 16 ans de prison, je suis libéré par une grâce que personne ne m’a signifiée le 20 Mars 1970. Assigné à résidence à Gafsa d’abord, puis à Bou Salem, puis enfin à Ouerdanine, je demeure dans ces villes où je n’ai ni possibilité de me loger, ni connaissances, ni famille, ni ressources. A Gafsa, quand je demande à être logé, le commissaire de police me répond : je peux vous proposer la geôle du poste de police, mais vous devrez la partager avec des suspects arrêtés, et je ne peux pas garantir la liberté d’entrer et de sortir.

Ma seconde arrestation, en décembre 1972, donne lieu à 1 an de prison qui se termine le 26 Décembre 1973. Nous sommes deux des condamnés à un an, à rester au delà de cette date, jusqu’à ce que l’on trouve un moyen de nous maintenir en prison. Aucun juge n’ayant accepté de signer un mandat de dépôt, la solution fut trouvée par l’utilisation de la notion de grâce conditionnelle que Bourguiba retira à 5 d’entre-nous sous des prétextes tenant à des troubles de l’ordre public.

Il faut préciser que le chef d’inculpation retenu par le juge a été soldé par un non-lieu du juge concerné. Ce qui établit clairement l’innocence des faits ayant soi-disant motivé le retrait de la grâce conditionnelle, nous aurions du donc être libérés en juillet 1974, ce qui ne s’est pas fait. De plus, il faut noter premièrement que la notion de grâce conditionnelle, qui est mentionnée dans la constitution, n’a pas été réglementée par la loi et aucun texte, décret ou autre, n’en définit les modalités d’application, en conséquence elle n’est pas applicable. Deuxièmement, le président Bourguiba ayant été absent de Tunisie le 20 Mars 1970, personne n’a signé le fameux décret de grâce conditionnelle de mars, qui n’existe tout simplement pas ! En conséquence, le décret de retrait de la grâce se référait à un décret signé le 20 Janvier 1970… nommant un juge au tribunal cantonal du Kef. De plus, ce déni de justice indiscutable ne pouvait pas être appliqué, car le président de la république n’a pas le droit d’émettre un mandat de dépôt, sans lequel toute arrestation est une séquestration punie par la loi.

Nous avions présenté plusieurs plaintes depuis la prison, mais évidemment, aucune n’a abouti, En 1989 après le renversement du président Bourguiba, j’ai présenté une plainte contre ce dernier et tous ceux qui se sont rendus complices de ce délit. Après une période de 4 ans, le parquet a informé mon avocat que l’affaire avait été classée faute d’acte de justice. Or, le défaut d’acte de justice incombe au parquet qui n’a donné aucune suite à la plainte.

En août 1979, c’est-à-dire six ans et demi après la date officielle où nous devions terminer notre peine, en même temps que les dirigeants de l’UGTT, nous sommes un certain nombre de prisonniers à bénéficier d’une libération conditionnelle assortie d’une assignation à résidence, pour moi c’est à Tunis, plus précisément dans le territoire du 7ème arrondissement, que je suis assigné cette fois. Je me plie aux contrôles bi-quotidiens au poste de police pendant toute une période, interrompue du 20 Février 1980 au 20 Avril de la même année : à la suite du décès de ma sœur à Paris, j’ai obtenu, difficilement, l’autorisation de m’absenter pendant 3 mois. En, juillet 1980, toutes les restrictions au déplacement sont levées et je bénéficie d’un passeport dont je m’apercevrai très vite que les autorités peuvent le retirer à tout instant. Aucune possibilité de travail n’est ouverte, une tentative de participer à une étude dans le cadre d’un bureau d’études agricole finit en queue de poisson à la suite de menaces proférées contre le responsable de ce bureau.

Je crée avec des amis, une maison d’édition qui publie notamment Cristal, un livre écrit en partie en prison en 1974, et je constate tout au long des 12 années de l’existence de la maison un acharnement du ministère de la Culture contre elle : refus d’acheter les quantités normales de livres, refus de donner les subventions auxquelles nous avions droit et puis plus récemment refus de subvention dans le domaine du cinéma.

Le pourquoi de la répression

En tant que militant, ce qui m’intéresse le plus dans cet exposé, c’est d’expliquer la pérennité de cette attitude qui va du refus d’entendre une parole différente à des atteintes à l’intégrité physique et morale des suspects d’opposition. Toutes les personnes impliquées dans ce processus, depuis le président jusqu’aux tortionnaires de base peuvent croire qu’elles ont choisi une réaction à une certaine situation ; en réalité, elles sont toutes des instruments d’un système qui les dépasse et qui trouve sa vérité dans des rapports sociaux, économiques et politiques.

Il faut un peu nuancer cette affirmation : un certain nombre d’entre eux a pu évoluer au cours du processus, remettre en cause une partie de leurs opinions, en choisir d’autres, éloignées de celles qu’ils avaient au début : ainsi en est-il pour les démocrates-socialistes qui, derrière Ahmed Mestiri, ont rompu avec la ligne du PSD, trop répressive et pas assez ouverte, puis avec le parti lui-même. Ainsi en est-il d’un homme comme Tahar Belkhoja, qui a symbolisé un temps la face la plus odieuse du régime (les étudiants l’avaient surnommé Tahar Bop, du nom des brigades de l’ordre public qu’il avait créées) : alors que, en 1973, les tortionnaires se félicitaient de sa présence à la tête du ministre de l’intérieur qui leur laissait toute liberté pour sévir, il fit adopter en 1976 une loi de réorganisation des prisons et du service pénitentiaire qui fit passer le monde des délinquants et autres condamnés du moyen-âge au 20ème siècle. Il maintint ce cap au-delà puisqu’en 1977, son rapprochement avec l’UGTT réprimée en janvier 1978 lui fit encourir les foudres de Nouira et de Bourguiba. Ces exemples montrent que la possibilité existait pour tous les hommes du régime de prendre du recul et de refuser de se faire complice d’une politique anti-populaire, tous ne l’ont pas fait…

Les dirigeants du Néo Destour, au moment de l’indépendance, n’avaient aucune idée de ce qu’ils devaient faire. Devant les attaques de la fraction youssefiste, qui se réclamait de l’unité arabe et de la lutte continue de tous les peuples du Maghreb contre le colonialisme français, ils se sont sentis menacés et ont réagi avec la plus grande brutalité. Cette absence d’idéologie a persisté pendant toute la période où Bourguiba a dominé le pays : son pragmatisme affirmé est en fait l’expression de l’absence de vision d’avenir et de l’ignorance des moyens pour y arriver. A chaque situation, le pragmatique s’adapte et choisit la solution qui est dictée par la situation. Par exemple, au lendemain de l’indépendance, alors qu’il voulait créer un régime semblable à celui des démocraties bourgeoises européennes, Bourguiba commence par créer un État fort pour se prémunir du danger youssefiste. Puis, il se rend compte que la politique économique libérale traditionnelle a échoué, les bourgeois tunisiens profitant de la liberté de circulation des capitaux pour faire fuir les leurs, et il n’y a pas de nouveaux investissements ; se font de plus en plus jour les résistances populaires que cette politique a suscitées, et que ceux qui ont projeté un coup d’État contre Bourguiba mettent en avant en même temps que les désastres encourus dans la double aventure mal préparée de la bataille de Bizerte et de celle de la borne 233 pour justifier leur projet.

Bourguiba se résigne alors à adopter une solution qu’il avait refusée jusque-là, qui est celle du socialisme coopératif. Ce revirement est dicté par la nécessité d’unifier la Tunisie sous un pouvoir unique et de renforcer toutes les capacités, notamment économiques de l’État dans cet objectif. Puis, il abandonne cette voie, mais ne revient pas à une voie libérale : l’État n’a jamais été aussi fort que pendant la période post Ben Salah, où le premier ministre Nouira affichait un libéralisme de façade. Derrière un certain nombre d’actes économiques libéraux, la politique de Nouira visait à faire fusionner l’appareil de l’État et celui du parti. Aveuglé par sa nomination de président à vie, Bourguiba tolère ces changements puis s’aperçoit du danger que cela fait courir à sa propre autorité, et met le holà en levant l’interdiction de certains partis politiques ; cette dernière initiative est prise par le parti au pouvoir comme une atteinte grave et le sort de Bourguiba est alors scellé.

En fait, Bourguiba spécialiste du pragmatisme, n’a jamais toléré l’existence même potentielle de producteurs d’idéologie autres que lui. C’est pourquoi, il s’était efforcé par tous les moyens de les empêcher d’exister et de s’exprimer. Dans sa lutte contre l’opposition d’origine marxiste, il a utilisé la répression directe : les condamnations par les tribunaux, il y a eu des procès politiques, parfois plusieurs par an durant la période 1968-1978, les agressions par les milices destouriennes, et la répression indirecte en utilisant le noyau des islamistes dont il espérait qu’il lui servirait de bouclier contre « ces révolutionnaires à peau de lapin » comme il disait avec mépris. Puis, quand cette tendance a voulu jouer un jeu autonome, il a déclenché une lutte à mort contre elle : 30 ans de pouvoir sans partage, n’apprend pas le maniement de la démocratie.

Après le 7 Novembre 1987, le parti s’est transformé en une troupe d’exécutants qui n’intervenaient plus dans les discussions politiques. Parce que l’État, déjà miné par ses charges énormes et la corruption qu’il subissait, ne pouvait pas financer l’activité de ce parti, il continua à laisser les membres du parti vivre sans complexes aux crochets de la population, les rackettant sous tous les prétextes et se transformant ainsi en une association de malfaiteurs, qui bénéficiaient du soutien des agents de l’État dans leurs malversations : la répression était alors un moyen de faire durer les choses, entre autres grâce aux dénonciations des récalcitrants en tant qu’islamistes, alors que les islamistes étaient combattus sans pitié, le RCD y voyant des concurrents dangereux…

Les jeunes qui se sont levés en décembre 2010 et janvier 2011 ne se sont pas trompés : en s’attaquant simultanément aux symboles de l’État et à ceux du parti, ils désignaient clairement les ennemis du progrès du peuple. En chassant Ben Ali et sa clique du pouvoir, ils ont, sans le savoir, détruit le fondement de l’État de parti unique qui prévalait en Tunisie. Aujourd’hui, cet État ne peut plus se reconstituer pour une série de raisons tenant notamment à l’existence de plusieurs partis mais surtout à la résistance populaire. Et l’affaiblissement, voire la disparition, des capacités de contrôle de l’État a laissé un terrain énorme aux trafiquants, aux spéculateurs aux contrebandiers de tous genres, qui ne connaissent plus aucune limite dans leur course effrénée vers l’argent. Ces hommes d’argent paraissent sûrs de l’impunité car ils pensent pouvoir acheter tout le monde ; policiers, juges, douaniers, journalistes…

Heureusement, il existe non seulement la révolution, mais aussi beaucoup de gens honnêtes désireux d’une nouvelle vie, attachés à des notions de droit, le respect des droits de la personne, et qui finiront par se lever ensemble contre corrompus et corrupteurs.

Dans cette lutte pour que vive la révolution, qui trouvera, dans la plus large discussion au sein du peuple une voie originale de création d’une vie économique et sociale indépendante,la justice transitionnelle est un pas très important qui peut encore – mais pour combien de temps ? – faire évoluer la situation d’une manière pacifique.

Qu’on ne s’y trompe pas, le problème de la justice transitionnelle n’est pas seulement celui de l’instance vérité et dignité. Mais cette instance joue un rôle énorme dans ce processus et parce que c’est une instance et non une accumulation d’individus, elle a une dynamique propre qui dépasse de très loin chaque individu qui en fait partie. Les attaques dirigées contre tel ou tel de ses membres dont on croit qu’elles peuvent affaiblir l’instance, ne font que donner à celle-ci une portée et un rayonnement d’autant plus grands qu’ils sont fonction non pas de tel ou tel membre, mais des objectifs et des moyens de l’instance elle-même : les victimes des violations de toutes sortes commises par le passé se reconnaissent dans l’action de cette instance où, pour la première fois de leur histoire, elles ont pu parler de ce qu’elles ont vécu.

Devant toutes les attaques et tous les obstacles mis sur son chemin, il est possible que l’instance ne parvienne pas complètement à rétablir la dignité de tous ceux qui se sont dressés pour la reconquérir. Mais elle a déjà fait la moitié de son travail, c’est-à-dire recueilli plusieurs dizaines de milliers de témoignages et commencé à rétablir la vérité, du moins en matière de violations des droits humains. Et, on le sait bien, la vérité est révolutionnaire.

Nom et prénoms : NACCACHE Joseph, Gilbert
Né le : 15 janvier 1939 à Tunis
Fils de Maurice et Emma Zuili
Études primaires et secondaires au Lycée Carnot de Tunis de 1944 à 1956
Études supérieures à Paris de 1956 à 1962 (Classe préparatoire, puis Institut National Agronomique)
Diplômes : Baccalauréat Mathématiques élémentaires, 1956 Diplôme d’ingénieur agronome, 1962
Activité professionnelle : Ingénieur principal au service de la Production Agricole, Végétale et Animale (1962-63), puis au service de l’Hydraulique et l’Équipement rural (1963-64) , puis au Projet de Planification rurale intégrée de la Tunisie Centrale (1964-67) et enfin au Bureau de contrôle des UCP du Nord (mars-octobre 1967) au Sous-secrétariat d’État à l’agriculture. Muté sur sa demande au CERES de l’Université de Tunis, sans que soit régularisée sa situation administrative : travaille au CERES, jusqu’en mars 1968, mais dépend administrativement de l’agriculture qui a cessé de lui payer son traitement dès octobre 1967.

Activités syndicales au syndicat des techniciens de l’agriculture.

Activités politiques clandestines au sein du Groupe d’études et d’action socialiste (Perspectives)

Arrêté le 22 Mars 1968 par la Brigade criminelle. Torturé du 22 au 24 Mars (plusieurs heures par jour) dans une petite salle du Ministère de l’intérieur ; mode de torture : coups de différents instruments (matraques, nerfs de bœuf, tuyaux de caoutchouc plombé et autre) sur la plante des pieds alors qu’il est en position « du poulet rôti », accroché par une barre de fer entre deux tables. De temps en temps, on arrête les coups, on lui passe de l’eau froide sur les pieds et on le fait marcher, puis les coups reprennent, accompagnés de menaces et d’insultes… Le troisième jour, on applique à deux reprises un instrument électrique sur la peau, une secousse électrique, qui a plutôt le but d’effrayer. Interrogatoire

Fin des interrogatoires, renvoi à la prison civile de Tunis et passage chez le juge d’instruction de la 5ème chambre du tribunal correctionnel de Tunis, lecture des chefs d’accusation (6 ou 7) Le juge enregistre la protestation contre les tortures subies.

Début juillet 1968 : création de la Cour de sûreté de l’État ; convocation par le même juge, mais cette fois en tant que juge d’instruction de la nouvelle cour, interrogatoires de pure forme, signature de copies des dépositions précédentes.

16 au 22 septembre 1968 : jugement à la cour de sûreté, condamnation à 16 ans de prisons, attente du recours en cassation, le verdict de rejet du pourvoi est signifié le 28 septembre.

28 Septembre 1969 : transfert au pénitencier de Borj El Roumi. Séjour dans des situations très pénibles pendant 6 mois. Adoucissement des conditions en avril 1969, après plusieurs grèves de la faim : autorisation d’une visite mensuelle de la famille, d’une lettre et d’un colis de nourriture et de linge mensuel ; autorisation d’acheter des marchandises (cigarettes et boîtes de conserves) à la cantine. Pressions pour obtenir des demandes de grâce.

Après septembre 1969, amélioration des conditions, tentatives de faire signer une demande de la nouvelle grâce amnistiante, puis libération en deux groupes en janvier, puis le 20 mars 1970.

Assignation à résidence à Gafsa d’abord (avril-octobre 1970), puis à Bou Salem (oct. 1970-février 1972) sans fournir logement ni ressources…

Détention préventive sans interrogatoire du début février à la mi-mai 1972, puis assignation à résidence à Ouardanine jusqu’au 26 décembre : nouvelle arrestation, par la DST cette fois, et nouvelles tortures (mêmes méthodes) pendant deux jours ; condamnation par le tribunal correctionnel à un an de prison en maars 1972, confirmé en appel en mai

En juin, retour à la DST et torture pendant deux jours à la suite de l’interception de messages entre prisonniers et l’extérieur par des gardiens de la prison. Les interrogatoires ne donnent rien, mais inculpation sans preuve par le juge d’instruction, ce qui justifiera le maintien en prison après la fin de la peine d’un an.

Le 14 avril 1973, à la suite d’une manifestation d’étudiants à Tunis, Bourguiba annonce le retrait de la grâce amnistiante de 1970 il faut donc passer 14 ans de prison. Toute cette procédure est illégale, mais aucun recours ne donne de résultat, pas même après 1987.

Libération par une décision de libération conditionnelle le 3 août 1979. Ne retrouvera la totalité des droits qu’après la révolution. 

 

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