Alep, Ankara, Berlin : géopolitique du désastre

Santiago Alba Rico, 21/12/2016. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Original: Alepo, Ankara, Berlín: geopolítica del desastre

Il faudra analyser leurs conséquences et alerter sur les dangers, mais ces événements ne peuvent étonner. C’était une question de temps. Tant l’assassinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara que l’attentat de Berlin relève d’une logique imparable, produit d’une accumulation historique précédente, qui a commencé il y a cinq ans. Ce que la revue Esprit avait appelé le «nouveau désordre mondial» et Paul Bustinduy, de la manière la plus éloquente, «géopolitique du désastre».

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Épouvante, par ERL, Allemagne

Pour comprendre ce cadre désastreux qui produit de nouvelles catastrophes, dans un rebond sans fin entre des murs fermés, il faut aborder ce contexte à partir de la dénonciation d’une illusion très dangereuse qui semble prévaloir parmi la gauche, et cela précisément au moment où la gauche est en recul partout dans le monde. Des militants anti-impérialistes connus en Amérique latine, par exemple, interprètent l’assassinat de l’ambassadeur de Russie en Turquie comme une «réponse» au rôle croissant de la Russie et la Chine dans le monde, décrivant ce rôle, sur un ton positif, comme « le pire cauchemar pour les USA » . Cette interprétation engage, à mon avis, dans un double aveuglement. Le premier consiste à considérer que le tireur turc, en tirant sur le diplomate, défendait d’une manière ou d’une autre les intérêts US, quand il n’était pas  dirigé ou commandé directement depuis Washington. Le second, plus grave, est de considérer qu’un « cauchemar pour les USA » est nécessairement une libération pour l’humanité; que tout événement ou alliance ou changement géostratégique mettant en difficulté les USA correspond automatiquement à une érosion du capitalisme et à  un renforcement de la démocratie, de la justice sociale et des droits humains dans le monde entier.

Il semble plutôt que c’est le contraire de ce que nous souhaitions et désirions qui se passe. Le déclin incontestable des USA correspond à une de-démocratisation radicale qui anticipe à  l’échelle mondiale une répétition noire du sanglant XXe siècle, mais avec une nouvelle polarisation autistique et sans espérance à l’horizon. Nous sommes de nouveau – pourrait-on dire- en 1914, bien qu’il n’y ait pas de Révolution d’Octobre en vue mais en revanche, une augmentation colossale des «forces destructrices» et des impérialismes -et néofascismes- qui les gèrent. Les radicaux sont en train de gagner et sont même déjà dans les gouvernements; et ils ne sont pas «nous» ou «la classe ouvrière» ou le «prolétariat en armes construisant le socialisme». Les radicaux sont les autres et ce serait une erreur de s’imaginer comme « alternative radicale » –alors que l’ « alternative radicale », ce sont aussi les autres – et encore moins sensé de miser sur l’un des radicaux qui s’affrontent en arguant que ses frappes aériennes, ses violations des droits humains, son autoritarisme et son capitalisme mafieux mettent en difficulté les USA. La juste indignation contre un mal particulier n’apporte pas nécessairement un bien particulier au monde, et si nous n’avons pas de ressources pour proposer une alternative concrète, nous pouvons cesser de multiplier et d’amplifier les maux concrets.

La gauche a raison d’être obsédée par la Syrie. Il faut commencer quelque part. On pourrait commencer par l’accord Sykes-Picot ou l’alliance du Quincy* ou par l’ Afghanistan ou par l’invasion plus récente et criminelle de l’Irak. Chaque point est à la fois un condensé et une occasion d’intervention. Mais il est bon de commencer par là où tout d’un coup, ce sont les gens qui prennent la parole. Commençons en 2011. Une partie de la gauche insiste sur le reproche fait à ces peuples – »arabes » donc suspects – le caractère incongru et maladroit de leurs révoltes, les rendant coupables de cette nouvelle géopolitique du désastre, dans une accusation similaire à celle du juge machiste exonérant le violeur de  sa responsabilité parce que sa victime portait une mini-jupe ou avait des cheveux et un corps ou simplement respirait. Si seulement ces peuples, qui ne pouvaient pas gagner, ne s’étaient pas soulevés contre l’oppresseur … Cet argument est si ultraconservateur – si « soviétique », si l’on veut -qu’il est en fait « de droite ». Il l’est au point de fournir des arguments à la nostalgie impériale : comme il aurait été mieux que les Philippins acceptent le joug espagnol en 1898, plus bénin que celui des USA qui le suivit; et quelle erreur que celle des Arabes en 1914, de se rebeller contre l’empire ottoman, remplacé par l’horrible colonialisme  anglais et français; et quelle folie que celle des Palestiniens en 1936, quand ils se sont révoltés contre protectorat britannique sans comprendre qu’ils allaient tomber dans les griffes d’Israël. Sans parler révolutionnaires russes qui, en 1917, ne comprirent pas que leur soulèvement contre le tsarisme apporterait la guerre civile, le stalinisme, le goulag et soixante-dix ans plus tard, la restauration la plus catastrophique du capitalisme (et du tsarisme).

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 Mauvais sens, par Osvaldo Gutiérrez Gómez, Cuba

 Maintenant, il est vrai que la Syrie est en quelque sorte le cul-de-sac de la révolution démocratique qui a commencé en 2011 et le principe de la dé-démocratisation qui, à partir de là, s’étend aujourd’hui dans le monde. Syrie redonne le rôle de premier plan aux dictatures : celles déjà en place reprennent du poil de la bête (Arabie Saoudite ou Iran), les nouvelles sont encore plus sévères que celles qui ont été renversées (Sissi en Égypte et l’ombre de Hafter en Libye) et celles qui paraissaient dépassées se contractent  (dérive autoritaire d’Erdogan en Turquie). La Syrie est aussi la cause de la double radicalisation qui caractérise le néofascisme européen: la montée de l’extrême-droite et la réactivation du djihadisme terroriste. La Syrie est aussi la cause du déclin de l’hégémonie US qui, indirectement, explique  à son tour le triomphe électoral du néofasciste Trump à Washington. La Syrie est aussi la cause, enfin, le retour de la Russie poutinienne, hypernationaliste et mafieuse, sur la scène internationale, par le biais de bombes qui ne sont ni moins destructrices ni plus libératrices que celle des USA sur l’Irak et l’Afghanistan ou d’ Israël sur Gaza.

Qui sont les responsables de toutes ces calamités ? Sans doute les peuples qui demandaient pacifiquement une pincée de démocratie, quelques grammes de dignité, quelques centimètres de la justice sociale et non la dictature leur a répondu avec des bombes-barrils; ni non plus les puissances occidentales les ont abandonnés, ni les théocraties du Golfe qui ont profité de l’occasion pour imposer leur ordre du jour, ni les milices djihadistes qui se sont nourries d’ orphelins désespérés et de nihilistes européens, ni les pays- Russie et Iran –qui ont utilisé tous les moyens à leur disposition -les mêmes que si souvent les USA en Amérique latine ou au Vietnam ou en Irak  -pour soutenir jusqu’au bout un tyran meurtrier qui n’aime pas que son peuple ait des cheveux et un corps et respire. À qui la faute de la dé-démocratisation de la planète : les femmes et les hommes qui demandaient la démocratie, ou tous ceux, de droite et de gauche, qui les ont sacrifiés activement ou passivement ? Le parallélisme avec la guerre civile espagnole n’est ni frauduleux ni exagéré : la victoire du fascisme  y fut le seuil, ne l’oublions pas, de la Seconde Guerre mondiale. La différence aujourd’hui est que la gauche ne joue aucun rôle et que donc la « guerre mondiale » imminente -terreur contre terreur en métastases locales- ne laissera aucune place pour les luttes démocratiques. La démocratie est morte. Les droits humains-juste une bonne idée- appartiennent au passé. Assad, le grand vainqueur, est le modèle; et ce modèle plait à la gauche impuissante et vaincue parce que même aux USA s’est imposé, comme elle le voulait, un protodictateur. Le monde multipolaire est un monde multidespotique, ce qui est sans aucun doute un grand progrès pour ceux qui croient que ce que les peuples du monde réclament depuis un demi-siècle (Liberté ! Liberté! Liberté !), ce sont des bombes multinationales – russes, iraniennes, chinoises, indiennes, syriennes, égyptiennes – au lieu de bombes seulement «américaines».

Je n’aime pas le mot «fascisme». Tout d’abord parce qu’il fonctionne comme une litote : à force de l’utiliser sans discernement pour souligner la gravité d’un phénomène on a fini par rabaisser son objet. Personne n’a plus peur du « fascisme », qui appartient au passé et ne définit que notre volonté subjective d’indignation. Et pourtant il y a de bonnes raisons d’avoir peur. Nous ne savons pas comment appeler le nouveau fascisme, qui est aussi très différent de celui des années 20 et 30 du siècle dernier. Le fascisme classique était antireligieux, anticonservateur et «révolutionnaire»; même «anticapitaliste» même, dans son discours et son leadership. En même temps, il a pris racine et s’est propagé dans une Europe idéologiquement polarisée et vraiment révolutionnaire qui n’existe plus. Mais nous pouvons appeler avec prudence «fascisme» ce qui vient- ce qui est en train de s’imposer-, au sens où le fascisme classique résultait et était accompagné d’un processus de dé-démocratisation radicale, tout comme maintenant. Si la Syrie est, en quelque sorte, la source de contamination – ou l’une d’elles – la responsabilité des grandes puissances et de la gauche elle-même dans ce processus de dé-démocratisation est indéniable et blâmable. Dans un monde où il n’y a pas d’alternative systémique, même imaginaire, et dans lequel les moyens de destruction se sont multipliés à l’infini, le champ de nos choix politiques se ferme de plus en plus. Dans un tel monde, la lutte pour la démocratie, les droits humains et la justice sociale est reportée sine die -et interdite et criminalisée – au nom de la sécurité physique et «culturelle». Dans un tel monde, entre bombardements et attentats terroristes, nous devrons chercher et trouverons certainement de bonnes raisons, égoïstes, anthropologiques, de pure survie géopolitique, pour choisir entre une dictature et une autre: Trump, Poutine, Assad, Le Pen ou Daech. Mais aucune de ces raisons ne pourra jamais être «de gauche».

Dans l’histoire tout a toujours déjà commencé. Mais cette fois, tout cela a commencé parce que certains peuples ont eu la folie de vouloir respirer et ont exigé démocratie, justice et dignité. Et tous les gouvernements et tous les partis – sans exception – se sont empressés de les enterrer et d’imposer contre eux, contre nous tous, un néofascisme global. Alep, Ankara, Berlin sont quelques-uns de ses terrains de jeu.

NdT

* Le pacte du Quincy a été scellé le 14 février 1945 sur le croiseur USS Quincy (CA-71) entre le roi Ibn Saoud, fondateur du royaume d’Arabie saoudite, et le président Franklin Roosevelt, de retour de la conférence de Yalta. La durée prévue de cet accord était  de 60 ans et il a été renouvelé pour une même période en 2005 par le président George W. Bush.

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