Le rêve de Cassandra

par Daniel Gascón

Original: El sueño de Cassandra

English The joke is on Cassandra Vera

En Espagne, Cassandra Vera a été condamnée à un an de prison pour treize blagues sur l’assassinat de l’amiral Carrero Blanco, successeur présumé de Franco, en 1973.

La pire blague dans le cas de Cassandra Vera est sa condamnation à un an de prison pour treize tweets humoristiques sur l’assassinat de Carrero Blanco. Une démocratie libérale envoie quelqu’un en prison pour des mauvaises blagues.

« ETA a impulsé une politique contre les voitures officielles, combinée avec un programme spatial »

Bien que le jugement ne soit pas définitif et bien que normalement cette condamnation n’implique pas l’emprisonnement, elle est obscène. Ces derniers temps, il y a eu d’autres cas similaires en Espagne: pour avoir brûlé des images de Juan Carlos de Bourbon, Enric Stern et  Jaume Roura ont été condamnés à des amendes de 2 700 euros, le chanteur César Strawberry a été condamné à un an de prison pour glorification du terrorisme, d’autres twitteurs ont été condamnés ou poursuivis. La balance ne penche pas toujours du même côté, et dans d’autres occasions c’est la gauche qui a demandé que des mesures soient prises contre les évêques proférant des homélies homophobes ou contre la campagne antitrans Hazte Oír (Fais-toi entendre). Un effet secondaire est que ces tendances à la censure finissent par convertir en martyrs de la liberté d’expression des groupes et des personnes désagréables.

Beaucoup de gens semblent intéressés à éviter la circulation des mots et des idées qu’ils n’aiment pas. Mais, bien sûr, ce sont les idées et les mots que certains n’aiment pas  qui requièrent la protection accordée par la liberté d’expression. Et, d’ailleurs, cette protection est assurée quelle que soit la valeur de ce qui est dit : défendre le droit d’exprimer une opinion ne signifie pas que l’on soit d’accord avec elle ou que cela la protège de la critique, de la réfutation ou de la dérision. Comme l’écrit Germán Teruel, « la reconnaissance de la liberté d’expression implique que certaines manifestations odieuses, nocives ou socialement dangereuses soient protégées par la Constitution ». La liberté, soutenait Teruel, exige  responsabilité, respect et indifférence.

Dans le cas de Cassandra Vera l’article appliqué (art. 578 du Code pénal) a, pour certains experts, des aspects discutables. Il semble en outre avoir été conçu pour lutter contre quelque chose d’autre : une activité terroriste dotée d’organes de propagande et d’une capacité de mobilisation sociale. On a appliqué à Vera, comme à d’autres, une législation conçue à l’origine pour résoudre des problèmes différents. Elle est régulièrement utilisée, non pas pour combattre le terrorisme, mais pour poursuivre et condamner les gens qui disent des bêtises sur Twitter. Des affaires comme celle-ci, comme l’écrit Tsevan Rabtan, ont pour effet de délégitimer les mesures contre la justification et la glorification du terrorisme en général.

Cet exemple est particulièrement frappant : la victime du terrorisme était également le premier ministre d’un dictateur. Et l’attentat (où il y eut  d’autres victimes, dont deux mortelles) a eu lieu il y a plus de quarante ans, bien avant la naissance de Vera. Les meurtriers ont bénéficié de la loi d’amnistie. Cet assassinat est un moment emblématique de l’histoire de l’Espagne. Comme beaucoup d’événements historiques, il peut subir une certaine dépersonnalisation et être l’objet de réinterprétations, souvent frivoles et insensibles. Tenter de l’éviter produit des injustices. Si cela se faisait de manière efficace, le résultat serait une société où on ne pourrait pas parler de beaucoup de choses.

En outre, comme l’a expliqué Miguel Ángel Presno Linera, à propos de cas comme celui de Strawberry et Vera, « il s’avère juridiquement incompréhensible que l’on n’ait pas tenu compte du « contexte » dans lequel ils ont été émis : dans le premier cas, la Cour suprême a annulé l’acquittement prononcé par la Haute Cour (Audiencia Nacional) – « Il n’a pas été établi que César [Strawberry], par ces messages, ait cherché à défendre les principes d’une organisation terroriste, ni à mépriser ou humilier ses victimes »- et il a été condamné vu que la finalité de ses messages n’était pas pertinente et que ce qui devait être évalué était ce qu’il avait vraiment dit « . Ces interprétations ne tiennent pas non plus compte de la manière dont fonctionnent les réseaux sociaux. Les réseaux ne peuvent être un lieu de non-droit et la liberté d’expression est toujours réglementée, mais on devrait également tenir compte du type de communication qui s’y établit : les expressions fortes, les effets que l’on peut ou souhaite obtenir. Lire quelque chose sans tenir compte du contexte, en ne donnant aucune valeur à l’intention et ne pas faire de distinction entre ce qui est dit sérieusement et ce qui est dit en plaisantant, c’est mal le lire.

Les expressions qui suscitent ces condamnations sont répréhensibles, mais ce type de réponses juridiques a des effets plus larges. Elles servent aussi à intimider, à appauvrir notre conversation et notre démocratie, et à nous rendre tous moins libres.

► Signez la pétition au parlement espagnol pour réclamer l’abrogation de  l’article 578 du Code pénal

 

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