Diego El Cigala, ou la ruse de l’Indestructible Gitan universel

 

Une postmodernité mondialisée au cœur antique

par FG, 19/7/2017

Español Diego El Cigala, o la astucia del Indestructible Gitano universal
Una postmodernidad globalizada con corazón antiguo

Je l’avoue d’emblée : je ne connaissais pas l’existence de Diego El Cigala avant le 17 juillet 2017. Eh oui, nul n’est parfait et on ne peut pas tout savoir.

Je me suis rapidement renseigné sur le bonhomme pour me faire une idée sur le genre de spectacle qui m’attendait au Festival de Hammamet le 18 juillet. Une fois le concert commencé dans l’ambiance familiale du théâtre en plein air de Hammamet –seules environ 800 de ses 1000 places étaient occupées, rien à voir avec les multitudes du Festival de Carthage, dont le théâtre romain a 30 fois plus de capacité -, j’ai du rapidement constater que j’avais tout faux. Le Dieguito est un grand, un très grand. Je vous invite donc à le découvrir. Voir ici les dates de ses prochains concerts à travers le monde, d’Espagne au Mexique, en passant par la France, la Bolivie et plus.

Un  garçon du Rastro, venu de très loin

Celui qui se définit comme « la gorge de sable » (la garganta de arena) est né Diego Ramón Jiménez Salazar en 1968 à Madrid, dans le quartier du Rastro, où se trouve un des plus grands marchés aux puces du monde, qui a une longue histoire de presque trois siècles. Son nom, qui signifie « la trace », viendrait des traînées de sang que laissaient les carcasses de vaches transportées des abattoirs aux tanneries sur la berge des tanneurs, le long de la rivière Manzanares.

« Le Rastro est le souk de la capitale – et la fin de l’Europe. Vous pouvez voir ça pour 45 pesetas, le prix du voyage en métro, qui vous transporte en un tournemain de la capitale espagnole dans l’Orient. » (Hans Magnus Enzensberger, L’Espagne en éclats, Le Débat n°42 (1986/5), Gallimard, p. 46)

“J’ai été en Afrique et en Inde, grâce à la présence assidue de ces objets qui figurent constamment dans le Rastro/Yo he estado en el África como en la India, por la asiduidad de estos objetos que constantemente figuran en el Rastro.” (Ramón Gómez de la Serna, El Rastro, Valencia, 1910)

Comme on le sait, qui dit marché aux puces, dit Gitans, le peuple par excellence du voyage. Un peuple-monde bien avant les Juifs, les Libanais ou les Chinois. Qu’on en juge : ils commencent leur migration depuis le Rajastan indien dès l’Antiquité. Arrivés en Méditerranée, ils seront les forgerons et maréchaux-ferrants des armées romaines, sous les auspices du dieu du feu, du soleil, l’Héphaïstos des Grecs et le Vulcain des Romains. Ils sont à l’origine de la fondation de nombreuses villes, comme Belgrade (Beograd, la ville blanche, c’est-à-dire du soleil, certaines villes italiennes appelées Alba ou encore Héliopolis (ville du soleil) en Égypte. C’est de leur passage en Égypte qu’ils tirent d’ailleurs leur nom anglais de Gypsies (contraction de Egyptians) et nom espagnol de Gitanos (contraction d’egiptano). Pendant tout le Moyen-Âge, ils sillonnent toute l’Europe, nomadisant dans la plupart des cas mais finissent par se sédentariser sous les coups de la modernité. Selon les lieux où ils vivent, ils deviennent chrétiens ou musulmans. En Espagne, c’est l’Andalousie qui devient leur terre d’élection. Ce n’est pas un hasard, mais l’effet de la culture forgée dans les siècles où cette terre fut à la fois musulmane, juive et chrétienne, bref un exemple d’œcuménisme et de tolérance, qui continue d’alimenter l’imaginaire, par exemple des Palestiniens, ce qui n’est pas non plus un hasard.

Pendant trois siècles, de 1594 au milieu du XIXème siècle, ils sont en Espagne soumis à un véritable génocide rampant, fait de grandes rafles, d’enfermements, de castration, de déportations, d’interdictions en tous genres (se dire Gitans, s’habiller en Gitans, parler “gitan”, faire des enfants, bref la totale du génocide au sens propre). Ballotés en permanence entre la nécessité de fuir les persécutions et le besoin de se poser pour souffler, les Gitans développent une culture unique, absorbant en chemin tout ce qui est bon à prendre pour survivre. Une des manifestations les plus éclatantes de ce phénomène est le flamenco. On débat toujours sur l’origine de ce mot. Pour ma part, j’opte pour la version donnée par Blas Infante, le père de l’andalousisme, partisan d’une république fédérale espagnole où l’Andalousie aurait son autonomie et défenseur farouche de la cause des ouvriers agricoles andalous. Selon lui, flamenco vient de l’arabe fellah min gueir ard, paysan sans terre, désignant les Morisques dépossédés de leur terre par les Rois catholiques et dont beaucoup intégrèrent les communautés gitanes, y apportant leurs chants de douleur (et leurs instruments, ancêtres de la guitare).

De minorité opprimée, les Gitans andalous deviennent à la fin du XIXème siècle la figure symbolique centrale du casticismo (esprit de caste), version tardive espagnole du nationalisme romantique, faite de machisme, de corrida et de flamenco, le tout arrosé de vin rouge de Rioja, qui fait de l’Andalou le prototype de l’Espagnol « authentique », opposé aux afrancesados, les « enfranchouillés », ne jurant que par les Lumières, Napoléon et Gambetta et plutôt efféminés, descendants des petits marquis poudrés en perruque. Ce qui fera des intellectuels de la génération de 1898 des anti-flamenquistes convaincus, à l’exception des frères Machado, Antonio et Manuel, tous deux poètes, qui avaient hérité de leur père Antonio, célèbre folkloriste sévillan connu sous le surnom de Demófilo (Ami du peuple), l’amour de la culture populaire andalouse. Même si Manuel a mal tourné, devenant un panégyriste du généralissime Franco après l’écrasement de la République, il garde le mérite d’avoir renouvelé le cante jondo – le “chant profond”-, noyau du flamenco, en y apportant des innovations, sous l’influence des poètes parnassiens et de Verlaine.

Un siècle et des poussières plus tard, le flamenco et tout ce qui va avec est devenu une partie intégrante de la “Marca España” avec tout ce que cela charrie, de l’inscription au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO au business des académies de flamenco, du Chili au Japon, en passant par le tourisme et le show-business. Les « vrais » Gitans, une fois de plus, doivent recourir à mille ruses pour survivre à cette autre forme, post-moderne, de génocide. Ce qui nous ramène à Dieguito.

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Une langoustine mondialisée

Son surnom El Cigala, qui lui fut donné par les frères Lozada, des guitaristes, ne signifie pas, comme on pourrait le croire « la cigale », mais la langoustine, à cause de sa maigreur de jeunesse (à presque 50 ans, il commence à prendre du ventre et risque de devenir El Cigalón). Il a commencé à chanter enfant, ayant le cante dans ses gènes (sa mère chantait en privé et son oncle Rafael Farina en public). Il gagne son premier prix de meilleur cantaor (forme andalouse de cantador) de Getafe, banlieue ouvrière de Madrid, à l’âge de 12 ans.

Il commence une carrière qui lui permettra de faire des rencontres décisives, à commencer par celle de Bebo Valdés (1918-2013), un des grands ancêtres de la musique afrocubaine du XXème siècle, pianiste, compositeur, arrangeur et père de Chucho Valdés. Bebo fit les grandes heures du cabaret Tropicana de La Havane de 1948 à 1957, qui vit défiler tous les jazzmen des Amériques pour des bœufs créatifs à quatre heures du matin. Il composa des mambos, récemment introduits dans la musique cubaine par Pérez Prado (auteur de l’inoubliable Mambo Number Five),  comme La rareza del siglo. Exilé en Suède dans les années 60, il plonge dans un quasi-anonymat pour être redécouvert trente ans plus tard et faire un come-back triomphal, d’abord avec le disque Bebo Rides Again, puis avec le film de Fernando Trueba, Calle 54. En 2002, Trueba produit le disque Lágrimas negras, sur lequel Diego El Cigala chante, accompagné par Bebo, alias El Caballón (Le grand cheval, son surnom de jeunesse). Le disque est un succès mondial fracassant, qui ouvre à Dieguito toutes les portes du monde, de Cali a Buenos Aires, de New York à La Havane. 15 ans plus tard, nous nous retrouvons, quelques happy few, à danser aux rythmes paradisiaques d’une équipe de 11 magnifiques artistes sous le ciel étoilé de l’été tunisien.

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Les musiciens montrent la voie

J’écrivais, en début de cette chronique, que j’avais rapidement constaté avoir tout faux. Je m’attendais à une soupe à la Gypsy Kings. Eh bien, pas du tout. Les 11 Magnifiques – 11, comme au football – nous ont offert une performance éblouissante, une vrai master class. Première surprise : il n’y a pas de guitare. Au lieu de cela un piano servi par un personnage semblant droit sorti d’un roman de Steinbeck ou d’un film de Hitchcock, dont la maestria fait rapidement oublier la laideur : Jaime Calabuch,dit  ‘Jumitus‘ (diminutif de Jaime fréquent chez les musiciens andalous et catalans),au jeu aussi immense que sa taille. Le moment le plus émouvant du concert  ont été les trois morceaux  de cante jondo interprétés par Diego et Jumitus, laissés seuls sur scène par le reste du groupe (voir vidéo n° 11   ci-dessous). Un moment où j’ai vu se profiler la silhouette de Federico Garcia Lorca dans les coulisses. Je ne vous en dis pas plus.   À vous d’apprécier ci-dessous.

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Pour conclure,  je me suis fait une réflexion dans le bus du retour, que je partage : et si les groupes politiques apprenaient à fonctionner comme des groupes musicaux ? Ceux-ci, comme les équipes de foot, constituent sans doute le meilleur de la capacité humaine à créer des merveilles. Ils fonctionnent collectivement, mais chacun avec sa particularité/compétence/originalité, appliquant à la lettre la devise des 3 mousquetaires, Tous pour un, Un pour tous. Chacun accompagne chacun, chacun met l’autre en valeur. Ils parlent au public tout en se parlant entre eux. Ils n’ont pas de chef, juste un coordinateur. Ils s’écoutent mutuellement. Bref, ils nous montrent la voie de la coopération humaine. Prenons-en de la graine.

 

  

Visionner la suite du concert ici

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