Le massacre de My Lai, cinquante ans après

par Howard Lisnoff
Original: The My Lai Massacre: fifty years later
Italiano  Il massacro di My Lai: cinquanta anni dopo

Mille neuf cents soixante-huit fut une année exceptionnelle! La révolution était dans l’air partout dans le monde depuis les nations de la vieille Europe jusqu’au Mexique, aux USA, et au-delà. Vivre à une époque révolutionnaire avait quelque chose d’ exaltant, surtout quand on pense à l’ampleur qu’ont pris les systèmes fascistes de gouvernement et de politique dans le monde actuel.

Il y a eu les assassinats de Martin Luther King et de Bob Kennedy. Il y a eu la sanglante Convention nationale démocrate à Chicago1 avec son déchaînement de violence policière, la nomination du terne Hubert Humphrey, incapable du moindre effort pour critiquer Lyndon Johnson à propos du bourbier vietnamien. Il y a eu les candidats pacifistes, qui représentaient 80 % des votants aux élections primaires mais qui ont quand même été battus, trahis par leur délégués. Et puis il y a eu Richard Nixon qui a poursuivi la guerre du Vietnam pendant toute sa présidence avec son interminable cortège d’actes barbares.


“Question : et des bébés ? Réponse : et des bébés ».  Affiche de la Art Workers Coalition, 1970.

Et il y a eu le massacre de My Lai, qu’on a cherché à étouffer, mais qui a été révélé a la nation par des témoins oculaires. Le journaliste d’investigation Seymour Hersh a dévoilé l’histoire au niveau national par une dépêche publiée par le Dispatch News Service le 12 novembre 1969. Le caractère grotesque et envahissant de la guerre du Vietnam était devenu un thème incontournable dans les journaux du soir et dans la conscience de ceux qui voulaient bien l’entendre.

Pour ceux qui ont besoin d’un bref rappel des événements qui se sont déroulés dans la région côtière centrale du Sud-Vietnam, les villages dont faisait partie My Lai2 étaient connus sous le nom de « pinkville » à cause de la couleur des rizières3 de cette région côtière. Les hameaux ont été attaqués par une unité de la Division Americal de l’armée US dirigée par le lieutenant William Calley. Plus de 500 hommes, femmes et enfants désarmés ont été impitoyablement assassinés, sous le prétexte de représailles suite à une attaque lors de laquelle des membres de cette unité de l’armée US avaient été tués.

Michael Bilton et Kevin Sim relatent l’histoire de My Lai dans le livre  Four Hours in My Lai. Ce qui est remarquable dans le massacre de My Lai, c’est que ce n’était pas un événement isolé, mais plutôt qu’il reflète la cruauté et la violence meurtrière permanentes des violations de la loi US et internationale, qui était alors, et est encore, inscrite dans les Conventions de Genève. En particulier, il est contraire aux règles de la guerre d’assassiner des civils et des non-combattants. À My Lai ces lois ont été tournées en dérision, selon les déclarations des témoins et les images photographique de dizaines de civils non armés, morts, étendus dans les fossés et le long des chemins. Beaucoup sur le front intérieur n’ont pas admis que le meurtre de mères tenant leurs bébés dans les bras ait eu le moindre rapport avec la bataille contre le communisme, bien que cela ait étéle raisonnement avancé pour justifier la brutalité de ce carnage. Très peu de bébés lisent Marx. Les surnoms de « gook » et « Charlie »4 étaient les surnoms racistes donnés aux Vietnamiens pour les déshumaniser. Le détournement des ressources nationales, destinées aux besoins des êtres humains, pour les besoins de la guerre a été souligné âr Martin Luther King, Jr. dans son discours historique de New York, en mars 1967, « Au-delà du Vietnam »5.

 

 Plaque portant la liste de toutes les victimes du massacre au musée de My Lai. Photo Nissa Rhee, juin 2014

 Souvent, ceux qui souhaitaient signaler des atrocités au Vietnam étaient menacés par d’autres soldats ou des officiers. Certains soldats ont refusé de participer à un massacre. D’autres intervenaient pour tenter de l’arrêter.

J’étais rentré de deux stages de formation militaire, initial puis avancé, six mois seulement avant que la nouvelle du massacre de My Lai soit diffusée. Ayant été témoin du côté grotesque de la formation militaire à l’époque de la guerre du Vietnam, j’étais sur le point de devenir réfractaire à la guerre. Des dizaines de milliers d’autres allaient suivre le même chemin. Les massacres des universités de Kent State et de Jackson State en mai 1970 n’allaient que cimenter ma répugnance pour tout ce qui avait trait à la guerre.

Beaucoup voulaient croire que le massacre de My Lai était l’acte aberrant de quelques isolés… quelques brebis galeuses. Nick Turse et Deborah Nelson, dans leur documentaire, montrent au-delà de tout doute raisonnable que les archives de l’armée et du gouvernement prouvent que de très nombreux soldats US au Vietnam ont perpétré des massacres dans lesquels, sans exception, chaque division de l’armée était impliquée. Ces tueries sanglantes ont été l’œuvre d’une minorité de l’armée, mais ces massacres ont continué à des degrés divers pendant toute la guerre. Ni le nombre de pertes ennemies exigé par la hiérarchie, ni le spectre du communisme, ne suffisent à expliquer ces massacres.

Les dossiers dénichés par les reporters du Times provenaient d’archives autrefois secrètes qui recensaient 320 cas (My Lai n’en faisait pas partie), « confirmés par des enquêteurs de l’armée ». Effectivement, les témoignages apportés lors de « Winter Soldier Investigation » en 1971 à Detroit, organisé par le groupe Vietnam Veterans Against the War, confirment ces accusations officielles. Et ces attaques contre des civils non armés « n’étaient pas que l’œuvre de quelques unités isolées».

Reconstitution en grandeur nature du massacre au musée de  My Lai museum. Photo Nissa Rhee, juin 2014

À l’époque des massacres sur les campus US, la guerre du Vietnam déjà était perçue défavorablement par la plupart des USAméricains interrogés, mais le mouvement anti-guerre l’était aussi, bien que la grande majorité des manifestations soit pacifique.

Alors qu’on s’approche du 50e anniversaire du massacre de My Lai, le 16 mars 2018, il serait bon de rappeler que la guerre est toujours synonyme de destruction et de massacre d’innocents. Septembre 2001 en est un exemple. Est-il nécessaire de rappeler que des milliers de personnes sont mortes à cause des sanctions prises contre l’Irak dans les décennies passées ou que l’Organisation mondiale de la santé a rapporté qu’en 2017, 500 000 personnes ont été atteintes du choléra au Yémen? Le quotidien britannique The Independent a rapporté que plus de cinq millions de personnes avaient fui la guerre civile en Syrie en 2017. Il ne s’agit là que d’une seule guerre, et l’accueil de ces réfugiés fait l’objet d’un scandale international. Seul un nombre dérisoire de ces réfugiés atteint les USA, un pays qui a appelé à un changement de régime en Syrie et maintient une présence militaire là-bas.

Ronald Reagan a cherché à donner une image positive de la guerre du Vietnam en la qualifiant de «noble cause» devant un groupe d’anciens combattants, lors de la campagne présidentielle de 1980. Ceux qui pensent qu’il faut retenir les leçons de l’histoire et qui conservent un sentiment d’humanité savent que, ce jour-là, Reagan ne faisait que son numéro d’acteur. Il voulait préparer les gens à accepter de nouvelles guerres!

L’adage « ce qui est personnel est politique » étant une leçon précieuse apprise pendant la décennie des années 1960 et au début des années 1970, beaucoup sont restés engagés en politique et impliqués dans les mouvements de protestation. Dans la région où je vis, je connais quatre « vétérans » de l’époque du Vietnam. Trois sont des vétérans du Vietnam et le quatrième était un réfractaire à la guerre. Un ancien combattant m’a dit que, même s’il en était venu à considérer la guerre comme quelque chose de mal, il aurait aimé pouvoir se tenir à la frontière canadienne et tirer sur les réfractaires. Ce vétéran avait été victime des ravages causés par l’exposition au défoliant connu sous le nom d’Agent Orange6. Le deuxième vétéran, qui réparait des hélicoptères au Vietnam, est maintenant actif dans les associations d’anciens combattants. Le troisième vétéran est un brillant avocat que j’ai entendu dire aux gens lors d’une réunion politique qu’il avait tué des enfants à l’époque où il combattait au Vietnam. Le dernier des vétérans que je connais était dans la Garde nationale. Affecté dans une unité d’entraînement des forces spéciales, il a déserté son poste après que d’autres membres de l’unité ont menacé de le tuer. Il a dû céder sa Ford Mustang pour sauver sa peau, puis a obtenu une décharge honorable après avoir réintégré l’armée. Son histoire me paraît vraie, puisqu’un camarade que j’avais dans l’armée, ainsi que d’autres membres de la Garde nationale et des réservistes, ont été sauvagement agressés et leurs uniformes et leurs bottes ont été détruits lors d’un stage de formation avancée dans une base militaire de Géorgie où j’avais été formé pendant la guerre du Vietnam.

Cinquante ans après My Lai, le sang continue de couler, et les leçons tirées des atrocités se sont vite perdues dans le brouillard de la guerre. L’importance primordiale des lois de la guerre a aussi été perdue de vue dans ce brouillard.

Notes de Tlaxcala

[1] Voir Mary McGrory  In Chicago, in 1968, it was a crime to be young. The streets literally ran with blood.

[2] Un des hameaux qui formaient le village de  Sơn Mỹ 

[3] Selon d’autres sources, le surnom de « Pinkville » proviendrant de la couleur rose qui indiquait les zones à forte densité de population sur les cartes militaires US

[4] « Charlie » désignait les combattants vietnamiens, le code radio des militaires US pour Vietcong (communistes vietnamiens) étant « Victor Charlie ». Le terme « gook » -équivalent du terme « niaquoué » (paysan en vietnamien) utilisé par les Français pour désigner les Vietnamiens- était un terme insultant utilisé à l’origine par les militaires US pour désigner les Coréens. Selon la légende, un Coréen rencontrant un Yankee, avait dit « Mi Gook » (Amérique en coréen), que le Yankee aurait interprété par « Me, Gook ». Terme ensuite utilisé pour désigner les « jaunes » et autres métèques dans les pays occupés, des Philippines à l’Indochine.

[5]  Texte en anglais.Extraits du texte en français et enregistrement en anglais de l’intégralité du discours

[6] Puissant défoliant fabriqué par les compagnies Monsanto et Dow Chemicals, utilisé massivement par les USA au Vietnam, au Laos et au Cambodge entre 1961 et 1971, l’Agent Orange est responsable de nombreuses affections telles que :  cécitédiabètecancers de la prostate et du poumonmalformations congénitales.   De nombreux vétérans du Vietnam, et des millions de Vietnamiens, souffrent encore aujourd’hui de ses conséquences.  V. Wikipedia


Le principal monument sur le site du massacre de My Lai. Photo Nissa Rhee, juin 2014

 

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