Brésil : le PSOL de Marielle, histoire d’un parti de gauche

par Achille Lollo, Tlaxcala
Original Brasile: Il PSOL di Marielle, storia di un partito di sinistra
Português Brasil: O PSOL de Marielle, história de um partido de esquerda

Pendant quinze jours, les journaux et télévisions européens ont braqué leurs projecteurs sur le Brésil, pour commenter l’assassinat de Marielle Franco, une militante du PSOL, qui était devenue, à Rio de Janeiro, le symbole de la lutte pour le respect des droits de la communauté afro-brésilienne et le défenseur exemplaire de la population du « Complexo da Maré »1. En effet, ses dénonciations continuelles des activités paramilitaires des « Milicias »2, des violences de la police et des abus des unités spéciales de la Police Fédérale, mettaient en cause les liens occultes existant dans l’État de Rio de Janeiro entre le pouvoir, les patrons, et les groupes paramilitaires. Comme c’était une femme, et même très belle, les journalistes ont préféré les aspects personnels, la plupart du temps immortalisés par de splendides photos. Les grands médias sont ainsi parvenus à créer un personnage, sans cependant dire qu’il s’agit d’une militante historique du PSOL3. C’est ainsi que la « grande presse » a pu ne pas expliquer pourquoi Marielle Franco avait choisi de militer au PSOL et non dans le PT de l’ex-président Lula, ou dans le PDT de Brizola ou dans le PSB !

Pour répondre à cette question, il faut expliquer pourquoi il y a au Brésil un parti d’opposition appelé PSOL qui, selon les paroles d’un de ses fondateurs, Milton Temer, « ...commença à être conçu en termes politiques en octobre 2003 comme un mouvement de résistance, qui s’opposait à la dérive idéologique opérée par le premier gouvernement du PT et par le président Lula, aussitôt après son installation au Palais du Planalto »4.

En effet, les militants de la gauche du PT avaient été déconcertés par la « Carta aos Brasileiros » (Lettre aux Brésiliens), diffusée par Lula dans les derniers jours de la campagne électorale, où il proposait un accord avec les patrons, les banquiers, les multinationales et les latifondistes, pour parvenir à la « gouvernabilité possible ». En échange, cependant, le PT garantissait le contrôle tacite du prolétariat urbain et rural, du mouvement syndical et du mouvement étudiant à travers la CUT et l’UNE, organisations de masse qui étaient à l’époque contrôlées par des directions liées au groupe dirigeant du PT luliste5, dont le leader incontesté était Lula même.


São Paulo, février 1980 : assemblée de fondation du PT, « parti sans patron ». Lula est le troisième en partant de la gauche.

De 1998 à 2003, l’activité politique du PT a été marquée par une lutte interne, profonde et permanente, qui aboutit par la suite à l’expulsion du PT des quatre parlementaires6 qui n’avaient pas voté la proposition de loi du gouvernement Lula sur les retraites des fonctionnaires publics : outre qu’elle suivait une logique libérale, la nouvelle loi constituait un dangereux précédent qui pouvait être utilisé pour réformer les lois défendant les intérêts des travailleurs. De fait, dans ces années-là, l’idée d’un nouveau parti, réellement socialiste, commence à agiter la vie interne du PT, du fait que les relations entre ses courants de gauche, appelés « Tendências »7 et ceux de caractère social-démocrate que Lula et Dirceu avaient unifiés8 étaient devenues, depuis 1998, explosives. Une des raisons en était l’intervention, cette année-là, de la direction du PT à Rio de Janeiro. En effet, la Convention du PT de l’État de Rio de Janeiro avait voté, de façon majoritaire, pour Vladimir Palmeira9 comme candidat du PT aux élections pour le gouvernement de l’État de Rio de Janeiro. Malheureusement, Lula et José Dirceu avaient conclu un accord secret avec le PDT de Brizola pour lancer Anthony Garotinho du PDT comme candidat au poste de gouverneur, avec l’évangélique Benedita da Silva en deuxième position sur la liste. Opération politique doublement désastreuse puisque, après l’intervention autoritaire de Lula et Dirceu, se produisit l’échec de l’alliance entre PT et PDT.

Ce fait devient un élément décisif pour le renforcement du processus de rupture au sein du PT. En effet, en 1999, naissait à Rio de Janeiro le mouvement « Refazendo o PT » (Refaire le PT), dont plusieurs membres jouèrent par la suite un rôle de premier plan dans la création du PSOL, en particulier Milton Temer, Chico Alencar, Eliomar Coelho et Leo Lince.


Heloisa Helena avec ses camarades au premier congrès.

La formation du nouveau parti

Le transformisme idéologique accéléré du gouvernement du PT et du président Lula lui-même rendirent évident le passage d’une logique social-démocrate à celle dite du social-libéralisme, où l’assistanat, destiné aux secteurs les plus pauvres, imposait comme contrepartie une série de réformes ouvertement néolibérales, dont les seuls bénéficiaires étaient les banquiers, les patrons et les latifondistes. Dans le même temps, le PT luliste s’adaptait parfaitement aux magouilles du pouvoir de Brasilia, favorisant même la nomination de José Sarney[i] à la Présidence du Sénat et celle du banquier Henrique Meirelles à la tête de la Banque Centrale du Brésil. Ces décisions multiplièrent les doutes parmi les militants du PT, surtout les plus jeunes. En effet, tous comprirent que l’expulsion des quatre parlementaires était une décision voulue par la direction du PT luliste pour terminer un cycle politique et en ouvrir un autre, avec un PT revêtant déjà les habits du parti au pouvoir.

Sur ce point, Milton Temer rappelle : « …Le PSOL est né à un moment où se produisait au Brésil un recul idéologique et politique qui impliquait la rupture avec tout ce qui avait – pendant vingt ans – représenté les attentes d’une gauche socialiste, combative, présente dans le PT de cette époque », pour ensuite indiquer que « ...le transformisme idéologique donna, dans le PT et son gouvernement, un grand coup de volant à droite, qui détermina entre autres le « pacte conservateur de haute intensité », contrebalancé par un réformisme faible, nourri de projets de véritable assistanat. »

Il est évident que le PT luliste et la presse, en particulier les journaux O Globo et  O Estado de S. Paulo et, par conséquent,   TV Globo, TV Record et TV SBS, firent tout pour disqualifier l’officialisation du PSOL. Celle-ci fut réalisée au moyen d’une campagne politique extraordinaire, au cours de laquelle les militants recueillirent dans les rues et les places 500 000 signatures pour le « parti d’Heloisa ». En effet, l’attitude et l’action de la sénatrice Heloisa Helena galvanisèrent les militants de la gauche, déçus par le PT, faisant naître une nouvelle espérance, et la certitude qu’était né, avec le PSOL, le nouveau parti de la gauche socialiste et démocratique.

Les 5 et 6 juin 2004, le PSOL organisait à Brasilia la Première Rencontre Nationale pour la fondation du parti. Puis, en 2006, le PSOL tenait sa 1ère Conférence Nationale, désignant la sénatrice Heloisa Helena comme candidate du Front des Gauches aux élections présidentielles. Ce front réunit pour la première fois trois partis (PSOL, PSTU et PCB) qui représentaient tous les courants du marxisme, du léninisme et du trotskisme.

La campagne électorale de 2006 fut très importante pour la consolidation du PSOL au niveau national. Le nouveau parti proposait publiquement une opposition de classe de gauche, au moment où le gouvernement de Lula vivait l’apogée de son union avec la bourgeoisie et les patrons. La clé de la victoire, dans ce succès inattendu, plus politique qu’électoral, fut, au cours de la campagne électorale, le comportement de rupture d’Heloisa Helena qui, en très peu de temps, devint l’anti-Lula par excellence. En effet, le PSOL, qui ne pouvait compter que sur ses militants et de très faibles moyens financiers, réussit à repousser les attaques de la droite et du gouvernement du PT, et à démasquer l’obstructionnisme de la presse, recueillant 6.575.393 suffrages (6,85%), ce qui lui donnait une honorable troisième place.

En fait, le PSOL utilisa les élections de 2006 pour faire de la politique dans tout le Brésil, faisant connaître son programme politique dans tous les vingt-six États où il présentait des candidats au poste de gouverneur, à la Chambre des Députés et au Sénat Fédéral, et aux parlements des divers États.

Ce succès et le développement du transformisme idéologique au PT provoquèrent de nombreuses défections d’intellectuels célèbres, comme Francisco de Oliveira, Leandro Konder, Leda Paulani, Paulo Arantes, Ricardo Antunes et Carlos Nelson Coutinho e Giralo ; elles furent suivies de la scission de la tendance Força Socialista, qui avait entre-temps pris le nom de « Ação Popular Socialista-APS » (Action Populaire Socialiste).

En 2007, du 1er au 4 juin, le PSOL tint à Rio de Janeiro son 1er Congrès National, au cours duquel les 745 délégués des groupes du parti ouvrirent le débat sur les seize motions qui mettaient en lumière le caractère « mouvementiste » du PSOL et les différents présupposés idéologiques des courants – appelés aussi tendances. Cette situation, qui s’est de plus en plus développée dans les années suivantes, a à plusieurs reprises eu des conséquences sur la croissance du parti et son rôle politique dans le conflit de classe, surtout pendant les gouvernements controversés de Dilma Roussef.

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