Le coup d’État raté, un « don de Dieu » pour exacerber la dérive autoritaire en Turquie

par José Antonio Gutiérrez D., 17/7/2016. Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Original: Un « regalo de Dios »: el fallido golpe militar y la profundización del autoritarismo turco

La tentative de coup d’État menée un groupe d’officiers de rang intermédiaire de  l’armée turque dans la nuit du 15 au 16  juillet, qui a eu son épicentre à Istanbul et Ankara, et a été facilement déjouée par les secteurs loyaux au président Recep Tayyip Erdoğan, avec les forces de police comme fer de lance, est une nouvelle  démonstration de la profondeur de la crise qui traverse l’État turc, un pays membre de l’OTAN et acteur clé dans la lutte pour l’hégémonie au Moyen-Orient.

Alors que les alliés d’Erdoğan aux USA et dans l’UE appellent à défendre la «démocratie» turque contre l’aventure putschiste, la vérité est que la militarisation du pays est un fait depuis des mois, en particulier depuis l’intensification de la campagne militaire en contre les Kurdes, qui a détruit des milliers de vies et des villages entiers dans la région sud-est de l’État turc.

Et la démocratie à défendre s’est réduite comme peau de chagrin, vu qu’Erdoğan a accru toujours plus son pouvoir et son contrôle sur l’appareil d’État, en purgeant l’État et l’armée de ses ennemis, en muselant la presse, en persécutant les opposants politiques et en emprisonnant  les critiques. Tout cela, alors que la peur s’est emparée des citoyens devant l’ augmentation des attentats à  l’explosif qui ont fait des centaines de victimes (le plus récent il y a à peine une semaine, à l’aéroport international d’Istanbul), pour beaucoup d’entre eux du fait de la prolifération des islamistes, et d’une crise économique sans précédent, exacerbée par la confrontation avec la Russie en novembre dernier, suite à la destruction d’un avion militaire russe par les forces turques alors qu’il était en opérations au-dessus de  la Syrie. Suite à cela, la Russie a décrété une série de sanctions économiques ravageuses pour  l’économie turque, qui ont mis à genoux le président turc ; celui-ci , après quelques mois  de rodomontades, a fini par demander le pardon  à Poutine sans conditions. Erdoğan et son parti l’AKP ont fomenté une atmosphère de terreur et de violence, qui leur a permis de gagner les élections de 2015. La campagne électorale de l’année dernière, loin d’être démocratique, a été marquée par la persécution de la gauche, en particulier DU parti pro-kurde HDP, et la polarisation provoquée par le recours à la terreur et à la peur.

Des soldats impliqués dans la tentative de coup d’État se rendent sur un des ponts sur le Bosphore à Istanbul. SUNA SEDAT/EFE

Abdullah Gül, le prédécesseur d’Erdoğan à la présidence et un de ses fidèles au sein de l’AKP a déclaré, bêtement, en se référant au coup d’État militaire, que la Turquie n’est pas un pays d’Amérique latine. Mais la réalité est que la Turquie a connu plus de coups d’État que la plupart des républiques latino-américaines, caricaturées par son commentaire: il y a eu des putschs en 1960, 1971, 1980 et le soi-disant coup d’État « postmoderne » de 1997, lorsque le Conseil de sécurité nationale a poussé à la démission Necmettin Erbakan, alors associé politique d’Erdoğan, qui venait de remporter les élections. L’armée, contrairement à la police qui est fidèles au gouvernement et plus islamo-compatible, s’est considérée comme la gardienne des valeurs républicaines et laïques à la base de la fondation de la République de Turquie en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, et elle a toujours été méfiante envers l’islamisme politique qui a commencé à relever la tête et à gagner en force à partir de 1990.

L’islamisme politique gagne en force avec l’irruption des « Tigres d’Anatolie », ces entrepreneurs qui émergent avec la libéralisation économique à partir des années 1980, et qui viennent des villes de la Turquie profonde, avec une rigide mentalité conservatrice et religieuse. Cet Islam politique exacerbe les tensions avec l’élite laïque et occidentalisante, établie dans les grandes villes turques (Izmir, Istanbul, Ankara) et liée aux professions libérales, à  la bureaucratie d’État et à  l’armée. À partir de 2010 Erdoğan a purgé les secteurs de l’armée, éliminant les kémalistes  les plus récalcitrants et les remplaçant par des secteurs mieux disposés à l’égard de son projet politique, qui mêle l’autoritaire kémaliste, le conservatisme islamiste, avec une dose de néolibéralisme et avec son rêve de devenir le Calife et de projeter à nouveau l’ombre de l’empire ottoman sur le Moyen-Orient. Cela a donné lieu à l’ascension d’une série d’officiers liés au « gourou » soufi Fethullah Gulen, alors allié d’Erdoğan, mais les deux ont rompu en 2013. Ce sont, apparemment, ces secteurs intermédiaires de l’armée, et non la vieille garde kémaliste laïcarde, qui seraient derrière ce putsch.

La tentative de coup d’État, mal ficelée et ratée, a été décrite par le président turc Erdoğan « comme un don de Dieu ». Il est facile de voir pourquoi il a dit cela : il  a lancé la purge dans l’armée, et s’il réussit à changer sa doctrine et sa composition, le pilier central, bastion républicain de l’État turc, connaitrait une mutation pour imposer son propre projet islamiste. Certains sont mêmes allés jusqu’à dire  que le président turc avait finalement eu son « incendie du Reichstag », qu’il va utiliser comme un prétexte parfait pour continuer à imposer son projet autoritaire et réduire au silence les voix critiques dans le pays  comme à l’étranger. Alors que son attitude erratique et agressive était en train de susciter une hostilité croissante de la communauté internationale, qui craint que ses actions continuent à  déstabiliser la région et à porter la crise du Moyen-Orient aux portes mêmes de l’Europe, l’aventure militaire a réussi à lui gagner, momentanément, le soutien sans équivoque de la «communauté internationale». Et il réussira aussi à faire taire toute critique qui pourrait viser la militarisation, la censure, la persécution et les  purges qu’il engage en représailles, non pas contre les putschistes, mais contre tous les secteurs susceptibles de représenter un contrepoids à son pouvoir absolu. Mais si la «communauté internationale» est silencieuse, les peuples du monde ont le devoir moral de faire preuve de solidarité avec le mouvement populaire turc et kurde et d’élever la voix contre l’autoritarisme de l’État turc, qui bombarde, emprisonne, assassine et bâillonne nos frères et sœurs. Nous avons une obligation morale : nous solidariser avec ceux qui luttent pour une alternative au nationalisme militariste et l’islamisme politique, et nous ne devons pas laisser cette alternative fondée sur la liberté, la justice sociale et l’égalité, être noyée dans le sang. Erdoğan se croit désormais invincible, mais c’est une victoire à la Pyrrhus : sa barque file droit au naufrage, et ce putsch de pieds nickelés n’était qu’un symptôme de cette crise.

« Ils seront jugés pour trahison »

Les commandants de l’armée turque détenus pour la tentative de coup d’État, qui seront jugés pour trahison, accusés de faire partie de ce que le gouvernement appelle l’ Organisation terroriste Fethullah (FETÖ)

 

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